Le jugement

Croire au Christ, c’est en même temps croire à la vie éternelle. Notre Credo voit l’au-delà de notre vie après la mort inaugurée par un jugement. Dans le symbole des Apôtres, le Christ ressuscité est celui « qui viendra pour juger les vivants et les morts » ; dans le Symbole de Nicée-Constantinople il est celui qui « reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts ». Autrement dit c’est une venue du Christ qui coïncidera avec ce jugement. S’il concerne chacun d’entre nous à la fin de notre vie terrestre, ce jugement récapitulera l’humanité entière au terme de son histoire. Cette ultime venue est plus particulièrement évoquée pour la période de l’Avent. Et chaque célébration eucharistique y fait référence. On ne peut proclamer le Credo et laisser toujours en quelque sorte un « blanc » autour de ces affirmations.

  • Juger et sauver

Comment le Christ lui-même s’est-il exprimé sur ce point ? Nos représentations sont imparfaites. Le jugement appelle d’instinct l’image d’un tribunal devant lequel nous comparaîtrions et dans la logique de cette image comme des accusés. Dans l’évangile de Jean, chapitre 3, Jésus annonce que « Dieu a envoyé son Fils dans le monde non pas pour juger le monde mais pour qu’il soit sauvé » (Jn 3, 17 — traduction de la Bible de Jérusalem). A première lecture, il est manifeste que juger et sauver sont des termes antinomiques. Aussitôt après, intervient une précision  : « Qui ne croit pas est déjà jugé. » Ce qui est en question, c’est donc la foi. Le choix est entre croire et ne pas croire. C’est que, pour l’évangile de Jean, la foi est une option. Elle engage la liberté de chacun face à l’annonce qui lui est faite. La lumière est offerte. Encore faut-il qu’elle le soit vraiment. Les yeux s’ouvrent ou se ferment : c’est ce que l’évangile de Jean met en évidence dans la scène de la guérison de l’aveugle-né, chapitre 9. La fermeture délibérément voulue équivaut à se condamner soi-même (notons « se condamner »). Sommes-nous devant un Sauveur ou devant un juge ? Devant un Sauveur qui vient mais qu’il nous appartient de reconnaître. 

  • Vouloir que tous soient sauvés

    C’est ce que saint Paul proclame en toutes lettres dans la première épître à Timothée : « Dieu notre Sauveur, lui qui veut que tous les hommes soient sauvés » (1re Epître à Timothée 2, 3). Notons le verbe vouloir. Cela veut dire que l’intention de Dieu, exprimée par Jésus, n’est pas de condamner les uns et de sauver les autres, à l’image d’un tribunal. Le scénario du jugement dernier (évangile de saint Matthieu, chapitre 25) ne cache pas cependant le péril de ceux qui n’auront pas voulu le reconnaître dans « les plus petits de ses frères » en leur détresse. La rencontre de Jésus avec le publicain Zachée se conclut par une claire déclaration : « le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (évangile de Luc 19, 1-15) Chercher  : c’est le chapitre 15 de l’évangile de Luc qui montre le soin jaloux avec lequel Dieu cherche l’homme, comme le berger sa brebis perdue ; la femme, sa drachme perdue ; le père, son fils perdu. C’est à la perte que Dieu ne se résigne pas. La veille de sa mort, alors que la trahison de Judas est chose faite, Jésus s’adresse au Père à propos de ses disciples  : 

    « Ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis eux aussi soient avec moi. » (évangile de Jean 17, 24)

  • Le Règne qui vient

    L’Evangile que Jésus lui-même annonce comme une bonne nouvelle du salut, saint Marc le résume ainsi : « Le temps est accompli, le Règne de Dieu s’est approché de vous, convertissez-vous. » (Marc 1, 12-13) Le temps — le Règne — convertissez-vous : trois termes à tenir ensemble. Au contre : le Règne. Là est tout entière la Bonne Nouvelle. Se convertir, ou s’ouvrir : il y a là quelque chose de pressant. Comme si la venue de ce Règne était imminente. On a pu dire que la tonalité de ce message de Jésus est eschatologique (« Eschaton » en grec désigne l’ultime). On entre donc dans une phase ultime. On est frappé de la parenté de ce langage avec la prédication de Jean le Baptiste : « La cognée est à la racine de l’arbre (…). Il vient avec la pelle à vanner. » (autrement dit le grain d’un côté, la paille de l’autre) Ce sont les trois évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) qui comportent des passages proches de ce style littéraire. De quelle imminence Jésus veut-il parler à travers ces images ?

  • Venu et encore à venir

    Le Règne : une réalité du présent et du futur. On a traduit, à la suite de l’exégète Oscar Cullmann « déjà là » et « pas encore là ». A accueillir et à attendre. La chronologie en ce qui concerne cette attente (quand  ? comment ?) nous détournerait de l’essentiel. Le message est eschatologique. La durée de l’attente n’est pas l’important. Nous sommes entrés dans le dernier temps (expression de l’épître aux Hébreux).

  • Le jugement : un récit

    Ce n’est ni un réquisitoire, ni une sentence, mais l’heure de vérité, c’est-à-dire de la manifestation de notre vie, de l’histoire de chacun et de l’humanité. C’est le réel au-delà de toute apparence : mais le réel vu par celui qui est venu pour notre salut et rien d’autre. Dans une très bel ouvrage (L’Éternité reçue, Desclée de Brouwer, 2017), Martin Steffens voit le jugement comme un récit. Il laisse de côté un certain langage classique pour mettre en scène Dieu nous faisant le récit de notre vie. La vie nous a été enlevée par la mort qui est la signature de notre finitude mais qui a aussi pour l’homme une face absurde. Dieu nous redonne la vie en la relisant lui-même avec ce qu’il en « retient » et du coup « ce qu’il en sauve ». Martin Steffens ose dire qu’alors « le salut est une surprise » et il convient que « ce sera à la fois heureux et douloureux ». Le nouveau nom, qui est le secret de Dieu, naîtra du récit que Dieu nous fera. Mais ce sera le récit de Dieu, ce qui du jugement fera avant tout une rencontre. Certains pensent qu’on parle trop peu (selon une expression classique) « des fins dernières » et donc du jugement. Peut-être faudrait-il réapprendre à en parler. Le réalisme de la foi, et non l’imagerie tantôt optimiste tantôt terrifiante : voilà ce qui importe pour aujourd’hui plus encore que pour le passé.

     

     

     

     

     

    Gaston Pietri