Les confréries corses, relais anciens d’une société vivante.

Rassemblement des confréries à Piana en présence du nouvel évêque de Corse, Mgr Olivier de Germay, et procession dans le village.

Rassemblement des confréries à Piana en présence du nouvel évêque de Corse, Mgr Olivier de Germay, et procession dans le village.

Les confréries pénitentes corses ont une histoire ancienne : elles sont sources et artisanes d’une société idéale, communautaire, désormais plus urbanisée, mais toujours  au service d’une île vivante.

Du Moyen Âge à notre temps

La tradition catholique est ancienne en Corse et directement liée à son aventure humaine ; la Corse est une terre où, dès le Moyen Âge, les ordres religieux et largement l’ordre franciscain, ont su jouer un rôle dans le quotidien et la vigueur des communautés rurales puis urbaines. Liées souvent aux ordres religieux et à leur chaleureux passé insulaire, les confréries reprennent aussi des traditions de l’Antiquité chrétienne et expriment les nouvelles préoccupations médiévales ; puis les confréries s’inscrivent, dans la suite du Concile de Trente (entre 1545 et 1563 face à l’élan protestant) tout spécialement, dans une véritable révolution esthétique via de prestigieuses commandes locales, communautaires, passées par les confréries. Le phénomène des confréries commanditaires est très présent : on peut parler véritablement d’une Corse artistique baroque via les confréries. Celles-ci ont un rôle actif : notamment celles des divers métiers exercés dans les communautés, élevant des chapelles jouxtant les églises paroissiales, les décorant avec ferveur par l’achat des tableaux, des retables ou des statues réalisés par divers maîtres baroques d’Italie. Cela est très net à partir des seizième et dix-septième siècles, et encore au dix-huitième. L’art baroque qui prospéra alors exprima la confiance retrouvée d’un catholicisme ébranlé jusqu’en Italie. Les confréries se développent et participent directement à la vitalité catholique qui passe par la pastorale, la liturgie spectaculaire, l’éclat musical, les processions chargées de symboles et de fastes autant que marquées par des formes plus intimistes ; ces confréries sont encadrées par le clergé et constituées de membres laïcs de la communauté catholique. En Corse, elles s’incarnent en un rassemblement de fidèles, de membres d’une communauté : elles ponctuent la vie quotidienne, marquent activement les grandes fêtes du calendrier chrétien, la dévotion aux saints et saintes, accompagnent le rythme des saisons. Elles pouvaient réunir leurs membres par corporations de métiers, par groupes d’une même paroisse.

Le dix-neuvième siècle, une fois le moment révolutionnaire passé, allait être à nouveau placé sous leur influence, avec des rassemblements fervents.

Si le rôle des ordres religieux ou laïcs est important dans la Révolution de Corse, entre 1729 et 1769, la Révolution française marque une époque violente, un temps de souffrance pour ces ordres, avec la vente forcée des biens de l’Église, l’inventaire des couvents, leur suppression et leur fermeture. L’époque consulaire puis l’Empire napoléonien devaient permettre la réouverture d’un certain nombre de couvents, et surtout réveiller les confréries qui n’avaient pas été épargnées par la tourmente. Les confréries ont su véritablement irriguer la société insulaire, et malgré les épreuves historiques, se perpétuer jusqu’à nos jours, en connaissant certes des moments de vrai déclin, mais aussi, actuellement, un véritable renouveau. En somme, la source morale et rituelle ne s’est pas tarie. Elle veut offrir à l’île l’image et les garanties d’une société idéale, attachée avec vigueur à la vie ; et respectant le temps naturel aussi de la mort !

Même si certaines confréries sont aujourd’hui en sommeil,  disparues, ou si certaines d’entre elles se sont modifiées quelque peu, leur action, au service de la vie et des rites qui l’encadrent, et jusque dans les rites de la mort, dans le service auprès des malades, se poursuit en ce début de XXIe siècle. Ces confréries nourrissent une ferveur communautaire, égalitaire. Cet ensemble de relations humaines, de foi, d’esthétique et de rôle caritatif est spécifique en Corse, mais on en trouve des manifestations importantes dans l’ensemble de la Méditerranée occidentale.

Les confréries ont un rôle actif dans la Semaine Sainte telle qu’elle se vit dans notre île. La spécificité des cérémonies de la Semaine Sainte surtout, comme le soulignait le diplomate et historien Camille Piccioni en 1931, est très forte : « Nulle part mieux que dans ces cérémonies ne se manifeste le caractère religieux, démocratique et traditionaliste de nos compatriotes. » Camille Piccioni notait en passant une remarque qui mérite d’être relevée : « Ce caractère dont la personnification la plus brillante fut le général Paoli. On sait que ce héros de l’indépendance corse n’avait pas voulu, dans sa modestie, d’un titre de chef d’État ; il s’intitulait simplement le lieutenant-général de l’Immaculée Conception en son royaume de Corse. […] » En fidèle Capcorsin, Piccioni notait encore : « La démocratie corse est peut-être la plus vieille de l’Europe ; dès la fin du XIe siècle, les coutumes codifiées par le baron d’Ogliastro, au Cap Corse, étaient soumises à l’approbation de l’Assemblée de ses vassaux. Mais quelques siècles plus tard, ces démocrates, tout en restant fidèles à leurs sentiments d’indépendance et d’égalité, adoptaient comme chant national le bel hymne à la Vierge. […]. Cet amour simultané de la religion et de la liberté se retrouve, aujourd’hui encore, dans l’organisation de nos confréries dont les processions sont si belles. »

Une volonté de société idéale actuelle

Les confréries sont animées par des principes essentiels, dont leur volonté d’être un modèle communautaire et égalitaire, organisé, codifié (par leurs statuts, par leurs membres et prieurs), avec leurs spécificités (confréries pénitentes, d’entraide ou encore de corporations et de métiers : les pêcheurs et corailleurs par exemple) ; les confréries ont des signes distinctifs, s’unissent et unissent leur communauté sous leurs bannières. Elles œuvrent aussi par la confection de décors éphémères, et cette confection peut réunir l’ensemble des fidèles d’une paroisse pour la fête de la Sainte Croix ou la Fête-Dieu ou le temps de Noël.

Dévotion et assistance sont les marques essentielles du souci égalitaire : pas seulement dans les rites (comme le lavement des pieds reprenant les gestes mêmes du Christ) mais aussi dans le domaine caritatif, dans les tentatives de régler les conflits. Membres et acteurs de la société vivante, certaines confréries prennent en charge les morts ; elles interviennent, de manière aujourd’hui plus inattendue peut-être, dans l’affirmation, face aux difficultés de la Corse actuelle, d’une culture de la vie et d’un rejet des diverses formes de violence.

La Corse actuelle compte plus d’une soixantaine de confréries (regroupant un peu plus  d’un pour cent de la population, avec plus de 3000 membres) : 24 confréries sont en Corse-du-Sud, 48 en Haute-Corse. Leur vitalité ne se dément pas. Elles sont dotées le plus souvent d’une chapelle,  marquant la réunion des membres, la célébration des offices ; cinq confréries anciennes étaient dites en sommeil, une autre était en voie de reconstitution. La plupart sont constituées d’hommes, 13 sont mixtes, une est féminine. Elles sont dédiées à des saints : Roch, Erasme, Jean-Baptiste, Antoine, Charles Borromée, à la Sainte Croix, à la Vierge. Elles connaissent enfin des rythmes différents, des modes d’accession et d’élection distincts pour leurs membres. Elles sont aussi les relais d’une liturgie et d’une pastorale, les garantes d’un patrimoine. Et elles portent aussi l’éclat d’un idéal moral d’action.

Par Raphaël Lahlou.