L’amour, attitude centrale des religions ?

dieu est amourSi on peut constater que Judaïsme, Christianisme et Islam parlent d’amour, le mot a-t-il pour chacun la même signification ? la réalité y occupe-t-elle la même place ? Comment le cas échéant se lient l’amour de Dieu pour les hommes, l’amour des hommes pour Dieu, l’amour des hommes entre eux à cause de Dieu ?

 

Dieu aime

  1. Dans la Bible

Une initiative de Dieu

Dans le monde antique grec ou latin, la religion est essentiellement affaire de vénération , de piété, et Dieu, objet de recherche intellectuelle, est pensé comme source ultime d’harmonie mais incapable de sentiments.

Au contraire, c’est la capacité d’aimer qu’Isarël met au centre de la relecture de son histoire et de sa relation avec Dieu.

Dans le livre de l’Exode, dans un contexte où chaque peuple a un dieu propre, attaché à le suivre et le protéger contre les dieux des autres, Israël relate comment Dieu est intervenu pour le libérer. Le combat contre pharaon qui illustre la toute puissance divine a pour origine non pas un désir de manifester sa force ou sa gloire, mais un sentiment de pitié. La révélation à l’Horeb (Exode 3,1-15) exprime cela en termes très humains « J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups des gardes-chiourme. Je suis descendu pour le délivrer… ».L’amour est d’abord cette sollicitude active issue de la compassion ; ce que dira le terme miséricorde quand il traduit les mots hébreux de la racine rehem, les entrailles, le sein maternel.

A côté de cette tendresse se manifestera très vite un autre aspect pour enrichir la compréhension de l’amour de Dieu : la fidélité et le pardon. Dans la révélation au Sinaï (Exode 34,4-10),Dieu se désigne lui-même comme « dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère et plein de fidélité et de loyauté, qui reste fidèle à des milliers de générations, qui supporte la faute, la révolte et le péché… ».De l’amour et de la justice-justice qu’exigeraient les errances infidèles du peuple- c’est l’amour qui l’emporte.

Cette bienveillance est généreuse et c’est elle qui permet de penser la création, les bienfaits de la nature tout autant que les interventions de Dieu dans l’histoire.

 

Une réponse

A un tel amour on ne peut répondre que par l’amour; la forme la plus parfaite du sentiment religieux n’est plus la piété mais l’amour. »Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir » (Deutéronome 6,4) devient le centre de la Loi et le prophète Osée en tirera la conséquence : »C’est l’amour qui me plait et non les sacrifices »(Osée 6,6).

La bienveillance de Dieu devient un modèle pour le roi « il donne du pain aux affamés,…protège les immigrés…soutient l’orphelin et la veuve » comme dit le Psaume 146 qui prie pour Salomon, et une exigence pour l’homme droit ; justice, attention aux plus pauvres, partage, règlent les relations entre les hommes et servent de critères pour la sincérité de l’amour envers Dieu.

 

Judaïsme et christianisme s’enracinent dans cette exigence, même si l’accent est un peu différent. Dans le judaïsme, l’insistance est davantage mise sur la Loi; est juste l’homme qui la suit. Mais il est impossible d’être « juste » envers Dieu, c’est à dire de lui rendre tout ce qui lui est dû, on peut seulement l’aimer : l’amour n’est pas un sentiment mais se traduit dans des lois, des prescriptions, concernant aussi bien Dieu que les autres hommes. L’amour de Dieu se dit dans l’accomplissement de ses commandements.

L’enseignement de Jésus prêchera concernant la miséricorde une morale de l’excès : la parabole du bon samaritain qui laisse de l’argent à l’aubergiste pour parfaire le rétablissement, la parabole de l’enfant prodigue où s’exprime dans un banquet la générosité d’une paternité non -possessive, l’accueil de la femme adultère ou de la Samaritaine, pécheresse devenant annonciatrice de Bonne nouvelle, incitent ceux que Jésus appelle « non plus serviteurs, mais amis » à une inventivité, à une imagination créative pour construire un Royaume de frères ; « miséricordieux comme le Père  » (Luc 6,16) ils pratiqueront le pardon des offenses et l’amour des ennemis.

 

  1. Dans le Coran,

« Le Miséricordieux »   

Bien que soient mentionnées sans cesse la grâce et la miséricorde d’Allah et même son amour, le message se concentre sur l’unicité de Dieu, sa puissance et sa force.

Le Miséricordieux est la source de tout ce qui existe, et chaque bien est considéré comme un don de Dieu, une faveur, un effet de sa bonté; « lequel de ces bienfaits de votre Seigneur nierez-vous ? » revient comme un refrain dans la sourate 55. Dieu « va faire venir un peuple qu’Il aime et qui l’aime »(5,54) ; « suivez-moi et Allah vous aimera et vous pardonnera vos péchés! Allah est miséricordieux et prêt à pardonner »(3,21).

De telles affirmations cependant sont soumises à la puissance et à la grandeur de Dieu. Certes Dieu aime ceux qui font le bien, qui sont justes, ceux qui ont confiance en lui, mais il ne saurait en faire ses amis, dans une affection réciproque: cette proximité familière serait indigne de sa majesté. Pour la même raison son amour n’est pas inconditionnel et ne peut s’adresser à tous. Au mieux, dans sa miséricorde, laissera-t-il au pécheur le temps de la conversion avant le châtiment.

 

« la bonté pieuse »

Aimer Dieu en Islam c’est se montrer un bon serviteur, reconnaitre ses bienfaits et se soumettre à ses exigences.

Cependant, parmi les divers courants musulmans, le Soufisme et ses mystiques insisteront sur l’amour de Dieu qui comble l’être et qui l’attire dans une ascension vers son origine divine, dans une véritable communion.

Pour tous les musulmans en tout cas, les relations avec les autres hommes sont transformées par cette soumission à Dieu et la sourate 2,77, unit explicitement la foi et les oeuvres : »La bonté pieuse ne consiste pas à tourner vos visages vers le Levant ou le Couchant. Mais la bonté pieuse est de croire en Allah,[…] de donner de son bien, quelqu’ amour qu’on en ait, aux proches, aux orphelins, aux nécessiteux, aux voyageurs indigents et à tous ceux qui demandent l’aide ». Aimer pour l’amour de Dieu est l’un des plus hauts degrés de la foi.

 

Dieu EST amour

 

Ainsi, même si c’est de manières différentes, Judaïsme, Christianisme et Islam, en affirmant que Dieu aime en tirent exemple et exigence pour promouvoir l’amour en réponse, et envers Dieu et envers les hommes.

Cependant, la spécificité chrétienne nous   invite à aller plus loin. Elle s’exprime dans cette phrase « Dieu est amour » (1Jean 4,16).

Tellement habitués à cette phrase nous n’en mesurons pas la force, et nous la ramenons à « Dieu aime ». L’amour n’est pas une qualité de Dieu, une caractéristique particulièrement significative, c’est Dieu lui-même. Il est sa nature même; ce qu’est Dieu, c’est de l’amour et rien d’autre. Deux voies d’accès nous sont données pour entrer dans cette réalité divine.

 

Jésus, visage de l’amour de Dieu

C’est en Jésus, dans la réalité historique de son existence, que nous est donné à voir ce qu’est Dieu. L’Evangile n’énonce pas la thèse « aimer, c’est donner sa vie pour les autres », il montre un homme qui donne sa vie.

Jésus est l’Incarnation de Dieu. Il manifeste que Dieu EST pour se communiquer; l’essence de Dieu est dans cette communication de lui-même, non pas comme simple Parole mais comme une Parole faite chair. En cette communication, en Jésus, ce qui sépare l’homme de Dieu disparait; l’amour est réconciliation. C’est dans l’homme Jésus que nous expérimentons que l’amour de Dieu consiste non pas seulement à donner mais à se donner ; il ne fait pas don d’une réalité extérieure à lui mais de lui-même. Dieu est don: c’est cela que nous disons en disant Dieu est amour, cela que nous voyons en Jésus, donné à l’humanité, livré.

 

Le mystère trinitaire

Une autre manière de dire que Dieu est amour est de dire que dans son unité il est Trinité.

Pour chacun des trois, Père Fils et Esprit, la personne et son amour sont une seule et même chose, chacun n’est qu‘amour. Chaque personne se caractérise par la relation qui lui est propre, la manière propre d’être amour : ce qui la distingue est justement ce qui l’unit aux autres. L’amour en Dieu n’est pas, comme pour nous, ce qui accepte l’autre, il est ce qui le suscite. La Trinité est la manière dont Dieu est un, une fois que l’on a compris que Dieu est amour.

 

Dans cette configuration, l’amour des autres hommes prend pour le chrétien un autre sens qu’humanisme ou altruisme. D’une part il est invité à aimer comme Dieu aime, de l’amour même qui est Dieu; il exprime dans l’acte d’aimer les autres la « nature divine » à laquelle il est désormais associé. D’autre part l’amour de l’autre n’est ni moyen ni conséquence de l’amour de Dieu ; le chrétien n’aime pas Dieu à travers l’autre, ni n’aime l’autre à cause de Dieu, il aime Dieu en l’autre.

Par le Père Joseph  Fini.