La foi exposée à l’indifférence

Dire notre foi à ceux qui ne croient pas est l’objectif primordial de l’évangélisation comprise en son sens le plus strict. L’expression « ceux qui ne croient pas » oriente l’esprit vers ceux, parfois très proches de nous, que nous appelons les « incroyants ». Mais ce terme est en lui-même bien vague. Car il existe bien des formes d’incroyance. Bien des motivations traversent cette option qui consiste à dire « je ne crois pas ». Pas plus que la foi n’est toujours parfaitement consciente, l’incroyance ne relève pas toujours d’une décision réfléchie et quelque peu argumentée.

Sortir des classifications commodes

Il est une zone « grise ». On la dénomme indifférence. Comment préciser davantage cette attitude à laquelle se heurte une démarche explicite d’évangélisation, dès lors qu’elle comporte une claire proposition de la foi ?  Les « croyants » et les « incroyants » ont pu être, à d’autres époques, une manière d’évoquer plutôt que de définir deux « camps » considérés bien entendu comme opposés. Tout d’abord il faut noter que la tournure négative du mot « incroyance » ne pouvait venir que d’une mentalité selon laquelle il y avait un « dedans » et un « dehors ». Et de plus, quand cette mentalité est celle d’une société qui se reconnaît massivement religieuse. Le « dehors », dans ces conditions, est le propre de personnes ou de groupes qui se détachent d’un ensemble à la manière d’une « dissidence ». Lorsqu’à l’époque moderne des philosophies rejettent Dieu et les confessions religieuses en justifiant ce rejet par des arguments caractéristiques de ce qu’on appelle la « modernité », l’incroyance se qualifie elle-même comme un athéisme. 

D’instinct les deux camps se positionnent comme une sorte de face à face des croyants et des athées. « Ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas » disait un poème d’Aragon pour faire entendre que l’existence des deux camps n’empêchait pas toute possibilité d’entente et donc de terrains de combat commun. Dans ce cas il s’agissait de la résistance au nazisme. Mais l’on voit bien que c’est là une classification binaire. C’est très certainement cette classification qui se trouve aujourd’hui dépassée. La société contemporaine est autrement complexe. Les enquêtes d’opinion elles-mêmes avouent les hésitations à déterminer en tous domaines, y compris en matière religieuse, les « pour » et les « contre ». 

L’indifférence trouve place désormais dans une société qui voit les « camps » se fragmenter et surtout les idéologies s’essouffler jusqu’à perdre leurs raisons d’être. Les utopies mobilisatrices ont fait leur temps. En fait d’utopies on se demande par exemple si la cause de l’écologie, face aux détériorations déjà bien visibles à l’échelle de la planète, ne pourrait pas devenir dans les années qui viennent le ressort de luttes et de projets rassembleurs. Comment les croyants pourraient-ils se tenir à l’écart ? En effet sur l’avancée des mentalités, le pape François dans l’encyclique Laudato si a démontré la part que devraient avoir dans ce combat les ressources de la foi.

L’indifférence et ses frontières incertaines

Cet exemple manifeste bien qu’il est temps de sortir du champ de pensée où la foi et l’incroyance en forme d’athéisme trouvaient leurs raisons d’affrontement. Pour l’heure, on ne peut nier que le vide l’emporte sur le trop plein idéologique dont le 20e siècle a été le théâtre évident. Les jugements moins tranchés ne font l’affaire ni de l’athéisme que nous avons connu ni d’une foi réfléchie et engagée. Où commence et où s’arrête l’indifférence ? Difficile à dire. Sans frontières nettes, elle est avant tout absence d’intérêt pour la question religieuse. Des observateurs estiment qu’il existe dans cette indifférence une protection qui rend pratiquement imperméable. Pour reprendre la parabole évangélique de la semence, cette dernière peut tomber mais elle rencontre une sorte de couche d’argile qui l’empêche d’agir en profondeur. En somme elle rend insensible à l’interpellation que comporte un message tel que l’Evangile. Cette part d’insensibilité est préoccupante pour le témoin croyant. Le croyant entend le Christ qui dit à la femme guérie : « Ta foi t’a sauvée ».

Comment peut-il en témoigner ?

Une telle incapacité à se prononcer clairement a des affinités incontestables avec l’agnosticisme. En effet c’est là une position très largement répandue. Dans la variété des expressions de ce qui est appelé globalement incroyance l’agnostique, étymologiquement celui qui ne sait pas, nous paraît spontanément comme celui qui résiste à la foi, c’est-à-dire au « oui » qu’est l’acte de foi. Au Moyen Age, lorsque l’enjeu était le oui ou le non, ce « non » était la plupart du temps l’hérésie. Le mot servant à qualifier l’hérétique était alors le « mécréant ». Ce terme a servi longtemps à désigner celui qui, sur un ou plusieurs énoncés de la foi était en situation de refus. Le terme est de moins en moins adéquat, lorsque la foi telle que la professe l’Eglise n’est plus majoritaire dans notre société. « Agnosticisme », terme venu d’Angleterre au 13e siècle, indique une autre manière de penser. Est-il possible d’atteindre la vérité, en ce qui concerne la croyance religieuse ? Au lieu de faire de cette impossibilité une négation résolue, beaucoup préfèrent une sorte de « suspension » du jugement. Ni oui, ni non. C’est cependant une façon de dire que la vérité est inaccessible et par là même qu’il n’y a pas de vérité. L’enjeu et donc capital. 

Est-ce utile dès lors d’aller en direction de l’indifférence ? Il est sûr que parmi ceux que nous classons comme indifférents il est une bonne proportion d’agnostiques. Beaucoup plus que d’athées. D’autant que l’indifférence radicale exclut toute inquiétude religieuse. Or l’expérience montre que les agnostiques, pour leur part, ne cachent pas tous leur part d’inquiétude, tant ils restent porteurs de la « préoccupation de l’ultime » selon le mot du théologien Paul Tillich. D’André Malraux, un de ses compagnons de route politique dans les années 1950 n’hésitait pas à penser « agnostique avide de transcendance ». Nous ne pouvons donc pas confondre l’indifférence avec l’agnosticisme en toutes ses formes. 

L’absence de décision peut être interprétée comme une volonté plus ou moins affichée de ne pas s’encombrer d’un poids trop lourd. Il ne serait pas juste de n’y voir qu’une recherche de permissivité éthique. Certes la permissivité est inscrite désormais dans les législations de nos pays occidentaux. Mais le poids à éviter est plus globalement celui d’une doctrine faisant autorité et, concernant la foi chrétienne, se diffractant dans tous les domaines de l’existence. En somme il n’y a pas d’absolu mais seulement du relatif : implicitement à tout le moins c’est que sous-entend l’indifférence pour des existences de plus en plus fragmentées entre des problèmes et donc des essais de solution fort divers. La société et donc les conduites ont perdu leur stabilité de naguère. Les fluctuations sont l’un des traits de notre époque.

Que signifie le phénomène des « sans religion » ?

Les sociologues s’intéressent beaucoup à l’augmentation considérable d’une catégorie de personnes qui, répondant à une enquête, se déclarent « sans religion ». Que veut dire une telle réponse, lorsque la question est non pas « quelle est votre religion », mais « avez-vous une religion ? ». Avant le synode sur les jeunes qui s’est tenu à Rome en 2018, une enquête menée sous l’égide de plusieurs universités catholiques a révélé que 64% des personnes de 16 à 30 ans s’affirmaient « sans religion ». Une telle réponse n’équivaut pas à une déclaration d’incroyance telle que nous l’avons entendue dans la société moderne il n’y a pas longtemps encore. Les chiffres se discutent certes. Mais l’indication est assez massive pour qu’on y prête intérêt. Pour un bon nombre, est-ce que ce « sans religion » ne signifierait pas avant tout « ce n’est pas mon problème, ceci ne me préoccupe pas ou encore cela m’indiffère » ? 

Pour autant faut-il conclure de la montée des « sans religion » au tarissement de la spiritualité ? Nos contemporains, y compris les plus réfractaires à l’encadrement confessionnel, expriment de façons diverses une demande spirituelle. On confond de moins en moins religieux et spirituel. Pour l’évangélisation cette demande de sens qui se manifeste en bien des formes de spiritualité représente un point d’appui majeur. Même si la révélation de Dieu à travers le Christ comporte une originalité foncière. Dieu n’est pas un « distributeur de sens » au gré des besoins de confort intime dans les contrariétés voire les impasses de vies de plus en plus compliquées. La foi chrétienne offre cependant des chemin d’intériorité où la présence à Dieu et la présence de l’homme à lui-même s’avèrent indissociables.

 

Par Gaston Pietri