Faible dans la foi

En écrivant « faites accueil à celui qui est faible dans la foi » (Romains 14,1), saint Paul présente un constat et un conseil, qui peuvent encore nous atteindre aujourd’hui. Il constate qu’il existe au sein de l’Eglise des « faibles dans la foi », des membres qui tout en appartenant à la communauté n’ont pas une foi suffisamment éclairée ; et il nous invite à les accueillir, pour ne pas « faire périr celui pour qui le Christ est mort » (Rm 14,15), à être accueillants les uns pour les autres, comme le Christ le fut pour nous.

Des faibles dans la foi, chacun de nous en rencontre ! Ils viennent à une messe, participent à une célébration à l’occasion d’un baptême, d’un mariage, d’un enterrement, ne manquent pas la fête patronale. Ils n’ont ni pratique régulière, encore moins sacramentelle, ni soutien communautaire ; leur « christianisme » semble ne s’appuyer ni sur un agir visiblement évangélique ni sur une connaissance précise. Faut-il alors faire « comme si » et nous aveugler volontairement sur leur situation ? Mais, sauf rare exception, juxtaposer à leur foi faible une présentation ou une défense de la vraie foi a peu de chance de les atteindre, tellement ils sont éloignés. Une autre voie consiste à les exhorter en dénonçant l’insuffisance de leur foi : on culpabilise alors le faible sans lui donner les moyens de sortir de sa situation. La rencontre du Christ ressuscité, vrai centre de la foi, se fait dans l’Eglise et, de manière ordinaire, par l’Eglise. Comment alors en Eglise prendre en compte les faibles dans la foi ?

Accepter des degrés

Tout d’abord acceptons que le faible mérite qu’on le traite en égal, qu’on le considère comme le fils du Dieu aimant qu’il est devenu par le baptême. « Pourquoi mépriser ton frère ? » (Rm 14,10). Il nous faut alors apprendre à ne pas parler de lui et de sa foi en termes négatifs, comme si la foi était une expérience soumise au binaire, oui ou non, tout ou rien, mais en intégrant la notion de degré, de progressivité. Le jugement de discernement, de clairvoyance, n’est plus jugement de condamnation. Cela interroge sur ce que nous appelons la foi. Pour être simple, accordons-nous sur trois aspects de la foi comme acte : la foi confiante, la foi fidèle, la foi instruite. La foi confiante est la certitude du pardon des péchés et du salut ; c’est elle que vise l’épître aux Hébreux, « croire que Dieu existe et qu’il se fait le rémunérateur de ceux qui le cherchent » (Hb 11,6). On est loin encore, dans cette foi des ancêtres, de la saisie de l’économie du salut, de la reconnaissance de Jésus sorti du Père pour apporter à la création toute entière, en sa résurrection, « la liberté de la gloire des enfants de Dieu » (Rm 8,21). Bien des degrés existent, même chez les fidèles pratiquants ou en nous, dans le contenu de cette foi confiante ! La foi fidélité s’attache à Jésus Christ. Elle le nomme Fils de Dieu et le sait vivant en chacun par la puissance de son Esprit qui fait de nous des fils et des frères. Mais là encore quelle distance entre l’affirmation brute « tu es le Fils de Dieu » et la fréquentation quotidienne et aimante de celui qui peut dire sans mentir « ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Galates 2,15-20). Si nous admettons un écart entre notre vie de foi et celle de saint Paul, pourquoi ne pas admettre le même écart entre la nôtre et celle du plus faible ? Elle s’attache peut-être à Jésus Christ sous l’aspect d’un faiseur de miracles, d’un sage exemplaire, d’un adepte infatigable de la miséricorde : n’est-il pas aussi cela ? La foi instruite est celle qui se nourrit de la doctrine par l’étude, par l’approfondissement de la Parole de Dieu : pour certains, un reste de catéchisme, plus ou moins bien compris, le souvenir d’un épisode évangélique cueilli au hasard d’une célébration, une parole rapportée par les médias ; pour d’autres des rencontres de formation, la lecture, solitaire ou communautaire d’un évangile, l’écoute d’une émission chrétienne, une neuvaine ; pour d’autres encore la volonté de s’instruire en lisant des ouvrages sur la foi, l’approfondissement par des commentaires, savants et spirituels, de la Parole de Dieu.

Dans ces trois composantes de la foi, chacun « fait avec » ce qu’il a — ce qu’il est, ce qu’on lui a transmis —, le faible comme le fort. Qui peut peser la sincérité, la générosité, la valeur de telle action venue de la foi ? Tel croit honorer Dieu honnêtement par un acte qui nous parait insuffisant, dérisoire : n’est-ce pas le moment de se rappeler l’obole de la veuve (Luc 21,1) ? Ceux qui possédaient beaucoup ont offert plus qu’elle, mais Jésus la montre en exemple parce qu’elle a donné « de son dénuement ». Cela nous invite certainement à regarder dans la foi et la charité le « faible dans la foi ».

Mettre en valeur le positif

On peut alors rechercher dans les actes et les expressions du « faible dans la foi » ce qu’il y a de vrai et de beau ; une anecdote soutiendra notre réflexion. On demande à une personne pourquoi elle porte, en pendentif, une croix. Elle répond : « J’aime le Christ, je crois qu’il est toujours avec moi pour me protéger ». On peut s’indigner que le Christ soit ramené à un talisman ou un grigri. Pourquoi ne pas remarquer qu’elle emploie le mot « Christ », ce qui suppose une christianisation, même verbale, de Jésus ? Le Christ est pour elle une personne, objet de relation et, plus encore, de relation d’amour ; c’est bien la définition que nous donnons de la piété, « relation personnelle avec Dieu faite d’affection et de respect ». Elle dit aussi « il est toujours avec moi » : on peut y lire que le Christ est toujours vivant et fidèle, que « Dieu n’abandonne jamais ses amis » (Psaume 37,28). Certes le «  pour me protéger » peut nous sembler faible ; mais n’est-ce pas ainsi que parle le psalmiste faisant du Seigneur son berger « je ne crains aucun mal, car tu es près de moi » (Ps 22) ? Cette personne ne donne certes pas un modèle parfait et accompli de déclaration de foi ; elle est encore loin de la plénitude de la foi de l’Eglise. Il y a pourtant, si nous voulons le voir, un socle à partir duquel progresser, socle auquel la grâce n’est peut-être pas étrangère ! C’est cette grâce qui nous appelle ; à cette grâce nous pouvons collaborer par une écoute croyante et aimante, une écoute pastorale.

Ne rien survaloriser

Cette écoute de la foi du « faible dans la foi » nous invite encore à aller plus loin, à ne pas nous crisper sur des éléments dont nous faisons des absolus. Ecoutons le converti Eric-Emmanuel Schmitt.« Avant d’être croyant, j’étais fidèle. Fidèle pour moi, c’est adopter les valeurs du christianisme sans avoir la foi. Les valeurs du christianisme sont les valeurs du respect de la vie, le partage, le sens de l’altérité, de la générosité, du souci de l’autre. J’ai toujours été fidèle au christianisme, à ses valeurs, avant d’y arriver pour des raisons mystiques. » Pour lui, il a bénéficié, raconte-t-il, d’une expérience mystique. Y a-t-il d’autres chemins ? Nous devons nous poser la question : est-ce en le rendant pratiquant que nous conduirons ce type de « fidèle » à être croyant ? De même pour le faible dans la foi ; son chemin spirituel ne l’entraînera peut-être pas jusqu’à la pratique dominicale régulière. Mais est-ce vraiment le but ? Nous risquons de transformer en but ce qui est un moyen et un signe.Par ailleurs, nous valorisons à juste titre l’Eucharistie comme rencontre suprême avec le Christ. Mais c’est peut-être parfois au détriment de la Parole de Dieu, en laquelle nous disons que Dieu est présent et agissant. Parlant de la célébration eucharistique, Césaire d’Arles écrit : « Il ne sera pas moins coupable, celui qui entend la Parole de Dieu avec négligence, que celui qui laisse tomber à terre par négligence le Corps du Christ. » D’autre part rappelons-nous les disciples d’Emmaüs ; c’est après avoir écouté Jésus leur expliquer les Ecritures qu’ils ont pu le reconnaître. Leur cœur était « tout brûlant » quand ils écoutaient, mais le récit est sobre sur la reconnaissance à la fraction du pain. Le chemin vers le Christ est la Parole de Dieu lui-même ; peut-on faire l’économie du chemin ?

Foi et charité

Pour conclure, disons que ces quelques réflexions ne visent pas à sacraliser la foi des faibles, ni même à s’en satisfaire. Accéder à la plénitude de la vérité est un don de l’Esprit, don que nous ne devons jamais cesser de demander pour nous et pour chacun ; mais la charité est un principe supérieur. Retournons donc vers l’épître aux Romains : « Mais c’est un devoir pour nous, les forts, de porter les faiblesses de ceux qui n’ont pas cette force. » (Rm 15,1)

 

Par Joseph Fini