Dieu, l’homme et la nature

Les chrétiens ont inventé l’écologie avant que les écologistes n’existent. Et ils se préoccupent toujours d’écologie, à lire Laudato Sì, l’encyclique du pape François, et à voir l’abondance d’initiatives chrétiennes pour la nature ou, à plus justement parler, pour la Création.

On lit dans le Catéchisme de l’Église catholique, 

§ 2415 : « Le septième commandement demande le respect de l’intégrité de la Création. Les animaux, comme les plantes et les êtres inanimés, sont naturellement destinés au bien commun… » 

§ 2416: « Les animaux sont des créatures de Dieu. Celui-ci les entoure de sa sollicitude providentielle. Par leur simple existence, ils le bénissent et lui rendent gloire. » C’est dans la tradition de l’Église, d’Hildegarde de Bingen, moniale bénédictine du siècle, à saint Philippe Néri, au xvie siècle. On sait assez à quel point saint François d’Assise a chanté la Création — en citant, en réalité, la Bible : les psaumes 18, 103 ou 148, le Deutéronome — et à quel point la Création s’est trouvée, avec lui, comme réconciliée.

C’est un souci commun à beaucoup d’entre nous chrétiens, et pas seulement parce que les Français sont, comme le disait Péguy, un « peuple jardinier ». Dans le débat de notre époque, nous avons une voix originale et profonde. 

Splendeur de l’œuvre divine

Oui, l’œuvre de Dieu, que nous appelons « la nature », est d’une splendeur sans fin. Il suffit de regarder le ciel étoilé (encore faut-il pouvoir le faire, et à cette fin éteindre les lumieres d’extérieur qui nous en empêchent), ou bien de se pencher sur une marguerite, de suivre une libellule au-dessus de l’eau courante d’un ruisseau, d’humer une rose ancienne…

Plus nous regardons, plus nous admirons. Cela est vrai de la nature la plus banale — quel génie a pensé l’œil d’or du merle, le goût de la fraise et l’ordonnancement de la fougère ! — aux découvertes de la science. Plus nous descendons dans le petit, plus nous nous élançons dans le grand, et plus nous sommes émerveillés par la beauté, par l’harmonie, par la puissance de la Création. Nous chrétiens, qui croyons que cette beauté n’est pas le résultat bien peu probable d’une série de hasards mais qu’elle est le reflet de Dieu qui l’a façonnée, nous avons toujours plaisir à nous retrouver au sein de cette nature qui chante Dieu aussi bien que nos mots. Protéger, nettoyer, faire pousser l’œuvre de Dieu : voilà une vocation profondément humaine et juste. 

Toutefois, la Création telle que nous la voyons contient aussi bien la mort que la vie, la violence que l’harmonie. Je dirais même que la mort contribue à l’harmonie. Si la plante en périssant n’enrichit pas le sol, il n’y aura pas d’autres plantes. Si le lion ne dévore pas le buffle, il meurt, et nous n’avons plus de lions. Saint François lui-même termine son poème de la Création par : « Béni sois-tu, Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle… » Or le principe même de l’écologie est de prendre en compte non seulement ce qui nous plaît, mais tout ce qui existe car tout est lié en quelque façon, l’air et l’eau, le poisson carnassier et le le ver de terre, la pluie de juillet, l’orme, la route, l’agrandissement du village, le remembrement et le cours du veau sur pied, la pluie, la haie, la buse et le muscardin. Telle est la signification de la racine œco dans « écologie ». Tout forme une unique maison, un système vivant, beau, touchant, âpre, merveilleux.

 La vraie place de l’homme 

Le véritable nœud du débat écologique n’est pas la nature : c’est la place de l’homme en son sein. Il y a, en bref, deux attitudes opposées : ou bien l’homme est maître de la nature et en fait ce qu’il veut, et peut l’aliéner ; ou bien l’homme n’est qu’un élément de la nature et n’a aucun droit sur elle.

La première attitude nous a fait croire aux engrais miracle et aux insecticides qui cibleraient exclusivement le moustique ; elle nous a fait croire qu’on pouvait planifier l’agriculture comme une industrie… Qu’on ne croie pas cette attitude disparue. 

Lorsque des médecins envisagent des humains génétiquement modifiés, lorsque des entrepreneurs prévoient de « terraformer », c’est-à-dire de rendre fertiles la Lune ou Mars, c’est le même délire de puissance de l’homme qui se poursuit, un délire que Dieu réprouve, car c’est à peu près la définition du péché originel : se croire maître de soi et de tout, se croire Dieu.

La seconde veut réduire l’homme à un animal parmi les autres. Enoncer des droits des animaux n’est pas du tout contraire à l’esprit chrétien — l’homme doit les protéger et la cruauté gratuite est un grand mal — mais nier la spécificité humaine, en revanche, est stupide, en pratique et en théorie. 

Les chimpanzés ou les éléphants sont intelligents, mais nous le sommes incomparablement plus. La plupart des grands animaux ont des comportements sociaux et familiaux, mais notre psychologie affective est incomparablement plus complexe et profonde. Je dis bien : « incomparablement ».

L’homme est en réalité ce qu’on appelle une « singularité », un cas sans comparaison, parce qu’il pense et invente. Il n’est pas le maître de la nature, il est, dit la sagesse chrétienne, son usufruitier : celui qui prend soin en échange des fruits. Or l’homme seul prend soin ; il plante et irrigue, nourrit et guérit.

Penser et agir en chrétien

Penser l’écologie en chrétien, agir en chrétien, c’est d’abord être attentif et délicat envers tout ce que Dieu donne ; ensuite, ne pas se laisser prendre aux discours d’urgence, mais réfléchir, essayer d’être cohérent, ne pas être soigneux ici et indifférent là. Dans l’incertitude, faire le choix prudent. Puis, le choix fait, s’y tenir, avec persévérance et modestie. Comme un jardinier, exactement.

Mais au-delà de la question morale de l’écologie, il y a la question spirituelle de l’écologie. Louer Dieu pour ses dons, comme le faisait saint François, même pour ses dons indésirés… Comprendre que la Création est reflet de Dieu et donc montre Dieu, à sa façon. Comprendre aussi la dignité immense de l’homme que Dieu a fait gardien de son œuvre. 

À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la Lune et les étoiles que tu fixas,

Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ?

Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur.

Tu l’établis sur les œuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds :

les troupeaux de bœufs et de brebis, et même les bêtes sauvages, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, tout ce qui va son chemin dans les eaux (Ps 8).

Dieu nous a tout confié : nous-mêmes et l’ensemble de la Création. Or nous-mêmes et la Création sommes en quelque sorte inachevés, merveilleux mais faillibles, splendides mais mortels. La tâche que Dieu nous donne et que l’Esprit nous permet d’accomplir est d’aller vers notre achèvement (Rm 8, 22). Bergers des hommes et jardiniers de la nature, si j’ose dire, et plus encore : collaborateurs de Dieu dans cette œuvre. L’écologie chrétienne rend sa dignité à l’homme parce qu’elle lui rend sa vraie place, sa place extraordinaire de Fils héritier de l’œuvre du Père.