Pour la rencontre chrétienne de l’Occident et de l’Orient

Des événements dramatiques, en obligeant des populations du Moyen-Orient à fuir leurs pays, ont donné aux chrétiens d’Occident de rencontrer dans leur détresse des chrétiens d’Orient. La rencontre passait nécessairement par le difficile problème, sur le plan des relations sociopolitiques, de l’accueil des flux migratoires. L’expérience, que les chrétiens pour leur part ont vécue, a été celle de la confrontation des cultures et par là des modes d’expression de la foi. C’est dans ce cadre que, bousculés par les événements, nous sommes incités à une sérieuse réflexion sur Orient et Occident.

Communion entre « Églises sœurs »

L’Irak et la Syrie sont parmi les pays sévèrement touchés par la volonté de destruction de Daech, mais aussi ceux qui sont en train de retrouver espoir. Ces communautés chrétiennes, en ce qui les concerne, ne pourront œuvrer à la reconstruction qu’avec notre aide. C’est le moment d’expérimenter ce qu’a été l’éloignement mutuel, ce qu’il est encore et ce que réclame effectivement la communion. Sachant qu’il est des communautés catholiques et aussi des communautés chrétiennes détachées du Siège de Rome, c’est la communion qui est, dans un cas comme dans l’autre, l’unique visée. Au lendemain du Concile Vatican II le pape Paul VI écrivait au patriarche Athénagoras de Constantinople : « En chaque Église locale s’opère ce mystère d’amour divin. » Il explique que dès lors ces Églises peuvent s’appeler « Églises sœurs ». (1967)

L’éloignement a commencé bien avant qu’intervienne la séparation qui, à partir de 1054, a donné naissance aux Églises appelées « orthodoxes ». C’est en termes de relation Occident-Orient que se pose avant tout la question de notre unité et des difficultés qu’elle rencontre. C’est en 395 que l’Empereur Théodose partage l’Empire entre ses deux fils. Dès ce moment apparaissent les conditions d’une évolution divergente. Jusqu’où pourra-t-elle aller en demeurant légitime ? Il y aura un Occident chrétien et un Orient chrétien. Deux pôles se dessinent : Rome et Constantinople. Longtemps la place centrale de l’Église qui est à Rome demeure dans les esprits le pivot tel que l’avait défini saint Irénée (IIe siècle) : celle dont « l’excellence et l’autorité » a pour fondement la prédication et le martyre des deux apôtres Pierre et Paul. Une telle reconnaissance n’empêche pas les légitimes différences, par leur affirmation insistante et de temps à autre polémique, de générer un éloignement qui de siècle et siècle va devenir incompréhension. 

C’est la conséquence de cet éloignement que va consacrer de façon malheureuse la séparation entre Rome et Constantinople. C’est ce qui explique que l’Orient verra se perpétuer et se développer des communautés chrétiennes qui seront, pays par pays, majoritairement orthodoxes du nom dont elles se désignent et dont nous les désignons à notre tour. Conséquence pratique : quand nous recevons des chrétiens appartenant à divers rites orientaux, nous recevons aussi bien des orthodoxes que des catholiques selon des proportions variées. Dès lors que nous sommes catholiques et que la séparation historiquement a été une séparation d’avec le Siège de Rome, la tentation sera de parler en termes de « retour ». Tel est le mot que l’on a employé trop longtemps. Le passage à faire n’est pas à la manière d’un retour, mais d’une situation de communion « imparfaite » à une communion plénière. Et ce passage nous concerne tous, car individuellement mais aussi collectivement nous sommes appelés à progresser vers une vie ecclésiale intégralement conduite selon l’Évangile. 

Leurs caractéristiques

Une situation va se créer en Orient, qui entraînera pour les chrétiens un statut de « dominés ». Le Moyen-Orient n’est pas musulman depuis toujours, en effet, l’Islam est apparu au 7e siècle, se donnant une stratégie de conquérant, bien après l’éclosion et l’extension des communautés chrétiennes. Celle de Bagdad a préexisté largement à la venue de l’Islam et elle ne devait rien à une initiative coloniale ou missionnaire de la part de l’Occident. Quasiment disparu d’Afrique du Nord, le christianisme a survécu ailleurs dans un statut dénommé de « dhimitude », en fait de minorité tolérée tout en étant rigoureusement contrôlée.  

L’autre aspect de la vie des communautés chrétiennes orthodoxes a été la tendance persistante à des « Églises autocéphales », c’est-à-dire se dirigeant chacune par soi-même et selon les nations et États de leur territoire. Le statut d’Églises autocéphales est dangereux : tentations d’abord de s’identifier à la gouvernance étatique et en même temps de fermeture à toute autre forme d’Église. L’actuel conflit de pouvoir entre le patriarche de Constantinople et celui de Moscou, au sujet de l’Église ukrainienne, illustre le péril qui résulte de l’absence de tout organe d’unité entre Églises et patriarcats (c’est-à-dire primauté sur un ensemble d’Églises face à d’autres ensembles). Catholiques, nous avons connu en Occident des « religions d’État » aux mains de responsables catholiques associés à des responsables politiques. L’authenticité chrétienne ne peut qu’y voir une menace.

Penser à nos origines

Nos frères chrétiens d’Orient nous voient non seulement comme Occidentaux mais encore comme latins. L’usage privilégié du latin dans l’Église catholique a créé la tendance à confondre catholicisme et latinité. Il est bien vrai que le latin s’est imposé. Mais un nouveau venu à la foi chrétienne a sa place dans l’Église catholique, si par ses origines et ses préférences culturelles il désire relever d’un rite oriental (grec byzantin, Cyriaque, chaldéen etc.). Il ne veut pas devenir latin pour autant. Il existe d’ailleurs des Églises orientales unies à Rome qui très normalement vivent et s’organisent selon leur rite propre au sein de l’Église catholique. Elles sont appelées à le faire en témoignant ainsi de la pluralité dans l’unité.

Le christianisme est venu de l’Orient vers l’Occident. Le premier noyau chrétien venu en Gaule était composé d’émigrés de culture grecque. L’Empire romain avait conquis la Grèce, mais la culture grecque, par sa philosophie et sa langue, imprégnait la vie de l’Empire, dans les premiers siècles du christianisme. L’Afrique du Nord était la province la plus profondément gagnée à la latinité. C’est ainsi qu’est venu ce génie théologique qu’a été saint Augustin, d’origine berbère, pour introduire dans l’Église d’Occident l’expression latine de la foi. Reste pour nous, dans notre relation aux chrétiens d’Orient, à reconnaître sincèrement et dans le respect le plus total, leur manière propre d’exprimer la foi, de la célébrer, de lui donner ses règles de vie. Surtout au moment où cet Orient chrétien se trouve exposé à des tentatives de disparition. Ce qui serait une perte sévère pour l’expérience d’unité et d’universalité de la foi en Christ.

Par Gaston Pietri