L’universalité du salut en Jésus Christ

Depuis le concile Vatican II la réflexion et la pratique de l’église catholique ont fait des progrès significatifs ; le regard a changé, résolument positif, permettant de situer en vérité le christianisme dans la pluralité des religions. Nous sommes appelés à reconnaître « qu’elles apportent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes » et à nous réjouir de « ce qu’il y a de bon et de vrai en elles ». Mais sont-elles pour autant des voies de salut, voulues comme telles par Dieu ? Comment une théologie de la pluralité des religions peut-elle être compatible avec la foi catholique pour laquelle le Christ est l’unique sauveur de tous les hommes, médiateur unique de la volonté salvifique de Dieu ?

La difficulté

La réflexion théologique a exploré diverses pistes pour dépasser ce dilemme. La première voit dans le christianisme l’accomplissement des autres religions ; elles sont comme des ébauches, des préparations transitoires, on y trouve des éléments qui, concordant avec le christianisme, les rendent témoins de la volonté universelle de salut de Dieu. Pour d’autres théologiens ces religions n’ont pas de valeur salvifique mais certains de leurs adeptes, par leurs dispositions personnelles sont des signes de la présence active de Dieu, des sortes de « sacrements » de Dieu. Une troisième voie est ouverte par ceux qui reconnaissent aux autres religions une médiation effective du salut en tant que phénomènes sociaux et historiques, mais y voient une présence cachée du Christ même si elle reste ignorée d’elles. D’autres encore affirment que, si Dieu a réellement parlé en Jésus Christ, réellement ne veut pas dire « seulement », et qu’il y a un message possible de Dieu dans les autres religions ; on glisse alors dans le relativisme. On voit la difficulté de garder en même temps la dignité des autres religions et l’affirmation de l’universalité de Jésus Christ.

Repartir de l’expérience croyante

C’est pourquoi il semble que si l’on veut sortir du dilemme il faut chercher une autre manière de poser la question, et c’est ce à quoi nous invitent les avancées dans les relations concrètes entre les religions, le progrès de la connaissance mutuelle, qui enrichissent la foi de chacun. Au lieu de partir du haut vers le bas, de se demander comment se manifeste dans la singularité des religions une universalité posée a priori, il faut prendre acte de l’écoute, du compagnonnage, pour chercher ce qu’il  y a d’universalisable dans chacune des singularités. Il faut pour cela partir de l’expérience vécue, par nous-mêmes et par les adeptes des autres religions, comme source de notre connaissance véritable de Dieu, de notre rapport réel avec lui. 

On constate alors que la notion de salut, centrale pour le christianisme, n’est pas comprise par tous comme l’arrachement par un autre à une situation de péril grave mais plutôt comme objet d’expérimentation dans son existence. Le salut ne concerne pas seulement la délivrance des âmes, un bonheur dans l’au-delà. Il atteint toute la personne humaine dans sa dimension sociale, dans son projet de vie, dans sa situation économique et socioculturelle, dans sa recherche de vie spirituelle. Dès lors la réponse que chacun, dans sa propre religion, donne à la violence — la combattre, l’utiliser, la dépasser ? —, au respect de l’autre, à la défense de l’humanisation de l’homme, à l’accueil de l’étranger, indique la réalité de sa religion et la place qu’il lui donne dans sa vie. 

Il ne s’agit pas de comparer abstraitement des systèmes religieux mais de s’interroger sur la vitalité de sa propre foi et de se laisser interroger par la foi vécue des autres. Il ne s’agit pas de chercher quelle religion est la meilleure, la source la plus riche, mais de se demander en quoi je peux élargir et approfondir ma propre foi en regardant amicalement vivre celle des autres.

Pratiquer une telle « hospitalité » de croyance n’est pas relativiser sa religion, mais reconnaître avec humilité que la traduction que nous en donnons en termes de transformation de notre vie est marquée par nos insuffisances. Ce ne sont pas les religions qui sont comparées, mais la manière dont les croyants les vivent. On peut alors chercher en quoi ces croyants se rejoignent. Il ne s’agit pas de faire un « club des religions » ou un lobby de « valeurs » prétendument communes, mais de chercher comment servir au mieux le Dieu auquel on croit et l’humanité diverse dans laquelle il nous a placés et situés. Comment faire de la foi de chacun, dans la diversité, un bien à offrir à l’ensemble des hommes de la part de Dieu ?

Un service d’humanisation

Dans ce dialogue d’universalisation, le christianisme n’a rien à craindre, il n’a rien à perdre et tout à gagner, et il est même plutôt bien placé pour se faire entendre et écouter chacun.

Tout d’abord la vie chrétienne se développe dans une religion qui est moins une religion qu’un événement : en la personne de Jésus, le royaume de Dieu est entré dans l’histoire. C’est dans la relation à une personne, dans l’acceptation de sa singularité historique, que se vivent la foi, la réalité du salut. Le rapport du singulier, du particulier, du limité, avec l’universel, l’ouvert à tous est ainsi au centre même de l’Incarnation. Jésus dans les limites de son histoire et de son action est compris par les chrétiens comme révélateur, à la fois fini et indépassable, de l’absolu de Dieu. Habitués qu’ils sont à être confrontés à ce mystère, les chrétiens ne sont-ils pas bien placés pour réfléchir à la singularité des religions et à l’universalité du salut ?

Par ailleurs la foi chrétienne est imprégnée de l’idée de relation : au point d’en faire la description même de Dieu, qui est relation fondamentale entre Père, Fils et Esprit. Une telle relation d’amour définit toutes les relations à commencer par celle avec Dieu. Un Dieu à comprendre comme un être qui se donne, qui veut être accueilli librement, et non pas un Dieu indifférent, jaloux de l’homme ou vengeur. Dans la Trinité s’enracine aussi une relation non violente au pouvoir. Une communauté d’action est possible, sans confusion des missions, dans laquelle le pouvoir s’exerce sans domination de l’autre. Enfin les relations aux autres hommes, attentives aux plus pauvres, aux plus lointains, sans considération de race ou de religion sont essentielles au message du Christ. Ces considérations relationnelles, qui rejoignent heureusement bien des aspirations ou des motivations d’autres sphères religieuses, construisent chez le chrétien un acharnement à l’établissement d’une humanité aux relations fraternelles, y compris dans l’amour des ennemis.

Ces richesses du christianisme, si elles sont vécues réellement par les chrétiens, ne sont pas à conserver jalousement, encore moins à arborer comme un privilège ou une supériorité ; elles sont à mettre humblement, avec les apports des autres religions, au service de l’humanité, sans inquiétude ou souci de la concurrence.

Une espérance

On pourra alors progressivement comprendre comment l’universalité du salut est une espérance pour tous, fondée pour nous sur la générosité sans borne de Dieu en Jésus. Notre action animée par l’Esprit Saint donne consistance et force à cette espérance. L’action de l’Esprit Saint, dans lequel nous disons croire, est à l’œuvre dans le monde, parfois de manière inattendue et surprenante. Telle est la stupéfaction de Pierre découvrant chez la païen Corneille que l’Esprit Saint l’avait précédé et attendait de lui un changement de position. C’est toujours Dieu qui sauve, en Jésus pour notre foi, et cela sera manifesté à l’accomplissement des temps. L’universalité du salut est une réalité eschatologique.

Par Joseph Fini.