Unité et différences dans l’Église

L’unité de l’Église est d’autant plus fréquemment évoquée que les rivalités et parfois les animosités de groupes divers choquent aussi bien les communautés que ceux qui ne les connaissent que l’extérieur. On comprend ce type de réaction. Et l’on se réfère volontiers à la parole de Jésus : « Qu’ils soient un pour que le monde croie. » (Jn. 17, 31) Raison de plus pour s’efforcer de mieux saisir qu’il y a place, non pour des querelles d’influence, mais pour d’authentiques différences. 

Fausse opposition

Opposer unité et diversité va à l’encontre de la véritable nature de l’Église voulue par Jésus et animée par son Esprit Saint. Vouloir l’unité malgré les différences n’est pas aussi logique qu’on le croirait de prime abord. Car ce serait faire comme si l’unité venait de Dieu et la différence par elle-même du mauvais vouloir humain. L’unité et la diversité proviennent l’une et l’autre du même Esprit Saint, du mouvement même par lequel il fait surgir l’Église au sein des groupes humains. 

La signification nous est donnée dans le récit de l’événement de Pentecôte (Actes des Apôtres ch. 2) : la parole des Apôtres, témoins de la résurrection, était unique, proférée dans la langue usitée alors en Israël. En même temps les auditeurs l’entendaient chacun dans sa propre langue. Ce qui a fait dire que l’Église est née « polyglotte ».

L’Église et son unité radicale

L’unité est l’un des traits fondamentaux de l’Église. Elle le demeure en dépit des séparations qui l’ont meurtrie au long de l’histoire. Aussi bien la recomposition visible de l’unité est-elle l’inlassable objectif que les chrétiens ont à poursuivre. Une expression de saint Paul dans l’épître aux Ephésiens résume tout à la fois la nature originelle et la visée permanente de l’Église : « Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père. » (Eph. 4, 5) Si l’Église est le peuple de Dieu, comme l’a rappelé avec insistance le Concile Vatican II, c’est parce que le propre du dessein de Dieu est de rassembler. Et ce rassemblement est avant tout son œuvre. Le corps social qu’est l’Église dans l’histoire n’a d’autre raison d’être que de signifier ce dessein de Dieu au bénéfice de l’humanité. Si cette Église est le corps du Christ, elle ne peut l’être que dans la dynamique de Celui par qui sont « rassemblés en un les fils de Dieu dispersés ». (Jean 11, 52)

En-dehors de cette unité accueillie d’abord, recherchée et vécue ensuite par l’effort humain, le témoignage est sans valeur. Ni la contrainte, ni quelque système légal tel qu’il a été parfois privilégié, ne peuvent en ce domaine remplacer la liberté de l’homme recevant la puissance d’unification que déploie l’Esprit de Dieu. C’est pourquoi toute entreprise de conquête relève de l’erreur lorsqu’elle croit par elle-même mettre fin à toute forme de séparation. L’histoire l’a montré en certaines circonstances.

Particularités à reconnaître

Si l’unité est à ce point essentielle, quel rôle positif attribuer aux différences ? Il faut tout d’abord admettre que toutes les différences ne sont pas séparatrices. Elles sont, comme le donne à voir l’expérience, souvent fécondes. C’est lorsqu’elles cèdent au sectarisme qu’elles font œuvre néfaste. Le Nouveau Testament nous dissuade clairement de confondre l’unité avec le monolithisme. Ne serait-ce que par l’emploi du terme « Église », tantôt au singulier, tantôt au pluriel. Nous sommes tellement habitués à dire Église au singulier que nous avons un peu de peine à saisir ce que signifie ce pluriel dans les Actes des Apôtres et plus encore sous la plume de saint Paul dans ses épîtres. Le récit des Actes des Apôtres montre Paul, accompagné de Silas, parcourant la Syrie et la Cilicie pour y visiter les Églises et les fortifier dans la foi (cf. Actes 15, 41 et 16, 3). Ces Églises correspondent aux cités où l’unique Église du Christ se trouve implantée. Notons « l’unique Église du Christ ». Du coup on peut comprendre que Paul ne dise pas « l’Église de Corinthe » par exemple mais préfère dire « l’Église de Dieu qui est à Corinthe ». Un peu plus tard saint Ignace d’Antioche s’adresse à « l’Église de Dieu qui est à Philadelphie d’Asie ». Origène écrit, dans le Martyre de Polycarpe  : « L’Église de Dieu qui séjourne à Smyrne » en s’adressant à « toutes les résidences en tout lieu de l’Église sainte et catholique ». Des termes comme « résider » et surtout « séjourner » indiquent ce pèlerinage du peuple de Dieu sur la terre (cf. l’Exode) et invitent à ne pas se fixer exagérément sur la localisation. Un écrit du 2e siècle (épître à Diognète) présentera les chrétiens comme « étrangers domiciliés ». 

Certes la pluralité au sein de l’unique Église ne cessera de trouver bien des réalisations concrètes au fil du temps. Mais il importe de voir que très tôt l’expression « Église particulière » a trouvé droit de cité dans le langage chrétien. La particularité n’est pas le contraire de l’unité, à condition de ne pas être particularisme. L’Église unique et universelle n’existe concrètement que dans des Églises particulières et même à partir d’elles ; Vatican II a repris cette idée dans sa constitution  Lumen gentium  (n° 23). L’Église universelle n’existe pas comme une entité au-dessus des Églises particulières qui n’en seraient que des subdivisions.

Église pluriforme

Quel type de particularité ? A l’image des territoires dont la diversité n’est pas seulement géographique, cette particularité correspond aussi à des facteurs socioculturels qui contribuent à façonner la « personnalité » d’un ensemble humain. Le dessein d’unité, tel qu’il procède de Dieu dans le Christ, assume ces dynamismes avec leurs particularités positives inséparables de leurs limites. C’est cette notion de la particularité qui est devenue, dans des contextes variés, ce que nous définissons comme « diocèses ». C’est là une vision de l’Église qui nous empêche de voir dans l’Église particulière appelée diocèse une simple circonscription d’un grand ensemble administratif, à l’image par exemple de ce que sont en France départements et régions. Une Église particulière est la forme que prend ici et là, dans un territoire mais aussi dans une culture, l’Église unique. Par là l’Église est pluriforme, et si la centralisation devient la tentation du service de l’unité c’est au prix d’un infléchissement étranger à une vision de foi. Il reste, comme aimait à le dire le grand théologien Henri de Lubac, que « la diversité doit être assumée dans le mouvement essentiel vers l’unité ». (Les Églises particulières dans l’Église universelle, Aubier, 1971)

Un modèle irremplaçable de diversité

Quand le chrétien, dans le Nouveau Testament, découvre les quatre évangiles, il se trouve devant l’exemple originel le plus remarquable de l’unité dans la différence. Pourquoi quatre récits au lieu d’un ? Alors que les lettres de  saint Paul depuis longtemps déjà circulent de communauté à communauté, ce sont quatre projets rédactionnels qui successivement s’attachent au récit de ce que « Jésus avait fait et enseigné » (selon ce que dit l’auteur des Actes des Apôtres). L’originalité est celle du récit concernant la personne même de Jésus en son parcours historique. Elle se double de la diversité des approches. Plus tard un certain Tatien proposera de fondre ces quatre ouvrages en un seul. L’Église s’y est refusée. 

Si la pluralité a paru préférable, c’est parce que l’Évangile, plus qu’un texte, est d’abord un message, « puissance de Dieu pour celui qui croit », dit saint Paul dans l’épître aux Romains (1, 16). Ce message a précédé les écrits et les déborde, même si les quatre écrits appelés évangiles ont été reçus et le sont encore comme des documents privilégiés. Quatre auteurs ne sont pas de trop pour saisir les richesses des actes et des paroles du Christ. Leurs différences fort visibles sur certains points ne nuisent pas à l’unité de ce témoignage où saint Justin voyait « les mémoires des Apôtres ». L’Église en effet est « une » et « apostolique ». L’usage liturgique à cet égard est significatif : au lieu de proclamation de « l’Évangile de » il est prévu de dire « l’évangile selon ». Toutes les expressions de la foi de l’Église demeureront dans la ligne du « selon ». Elles varieront dans leur formulation et plus encore pour les engagements que l’Évangile suscitera dans le monde. Par exemple pour ce qui concerne en particulier le champ sociopolitique, le pape Paul VI expliquait en 1971 : « Une même foi chrétienne peut conduire à des engagements différents. » (lettre apostolique Octogesima adveniens) 

Par Gaston Pietri.