La foi chrétienne face à l’antisémitisme

Un certain nombre de faits récents montrent que l’antisémitisme n’est pas mort. Après les horreurs des camps nazis, en constatant la résonance persistante de la shoah, on pourrait penser que ce type de racisme s’est éteint définitivement. Le propre de l’antisémitisme est d’allier une haine raciale avec le mépris de la longue histoire d’un peuple en ses particularités, dont un aspect d’identité religieuse nettement marqué. Il existe hélas bien d’autres formes de racisme. Celle-là toutefois réclame de la part des chrétiens une attention spécifique. C’est ce que le Concile Vatican II a rappelé très clairement dans sa déclaration sur les religions non-chrétiennes (Nostra aetate  – n° 4). Ce long paragraphe consacré à la religion juive, cinquante ans après, continue d’inspirer une somme remarquable de commentaires.

Distinguer antisémitisme et antijudaïsme

En France, peu de temps après la guerre 1939-45, est née une association qui se nomme « Amitié judéo-chrétienne » (1948). L’initiative vient d’un universitaire d’origine juive, Jules Isaac. Il est l’auteur d’un ouvrage, Israël et Jésus, qui en son temps a été novateur quant à la perception juive de la personne de Jésus. Sa motivation première a été de réagir durablement et efficacement, à travers un dialogue entre juifs et chrétiens, contre les préjugés, les lectures faussées des textes de l’Ecriture, les habitudes héritées qui entretenaient une forme d’antijudaïsme. En effet, les historiens estiment qu’il est juste de distinguer antijudaïsme et antisémitisme. Concrètement la confusion existe encore chez certains. L’antisémitisme radical, avec pour objectif l’annihilation du peuple juif (la « solution finale »), partiellement mise en œuvre par les nazis, est d’une autre provenance et par-là d’une autre nature que le rejet du judaïsme pour des raisons religieuses. Certes il y a eu d’autres génocides. Celui qui a atteint son point culminant à Auschwitz s’attaque, par sa radicalité, aux bases même de notre civilisation. 

L’antisémitisme est encore d’actualité. Les attentats le manifestent. Celui qui a le plus frappé l’opinion est celui qui visait à Paris l’Hyper Cacher le jour même du massacre des journalistes de «Charlie Hebdo ». Depuis lors de graves incidents n’ont pas manqué. Et le climat d’hostilité envers la communauté juive ne cesse de s’accentuer.

Echanges fraternels en difficulté

L’origine islamiste de ces attaques a créé une situation qui a pu laisser croire à une partie de l’opinion que l’affrontement était entre islam et judaïsme. Le dialogue, déjà difficile en bien des cas entre chrétiens et musulmans, dans un commun rejet du terrorisme islamiste, s’est compliqué de l’interférence négative des rapports entre juifs et communauté musulmane. Les chrétiens ont bien des raisons de persévérer dans les échanges fraternels avec des fidèles de l’Islam. Mais ils ont aussi des raisons pressantes de prolonger ce que le Concile Vatican II, « l’amitié judéo-chrétienne » et des initiatives du même genre ont suscité dans la relation avec la communauté juive. S’il faut continuer dans ce sens, c’est encore et surtout parce que nos liens tiennent à l’essence même de notre foi : « Scrutant le Mystère de l’Eglise, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du nouveau Testament avec la lignée d’Abraham » (Déclaration Nostra aetate – n° 4). L’Eglise doit entendre saint Paul : « Ce n’est pas toi qui porte la racine, c’est la racine qui te porte. » (Romains 11, 18)

Interférences politico-religieuses

Un autre élément vient s’ajouter, sinon s’amalgamer avec des arguments plus anciens, pour ce qui concerne la sphère judaïque. La création de l’Etat d’Israël, après la Seconde Guerre mondiale, a donné à beaucoup de juifs le sentiment de retrouver la terre héritée des ancêtres. L’histoire oblige à reconnaitre le lien de cette terre appelée couramment la Palestine avec tous ceux qui se rattachent à la tradition juive. On y a vu généralement une réparation pour les 6 millions de juifs morts dans l’épouvante de la shoah. Des juifs ont célébré la réalisation de la promesse de Dieu. Le mouvement sioniste, en son volet religieux, était dans l’action de grâces. Certains pourtant estimaient que la Promesse ne réclamait pas dans l’immédiat une réalisation de cette espèce. 

Peu à peu est apparue dans l’opinion la misère du peuple palestinien perdant la maîtrise de ses terres, connaissant l’expulsion et diverses formes d’oppression. Ce peuple pauvre compte des chrétiens en son sein, mais surtout une communauté musulmane qui donne le ton. La conséquence est que l’existence conflictuelle, sur la même terre, des Israéliens et des Palestiniens se double de l’image de la confrontation périlleuse de l’Islam et du judaïsme. Les Palestiniens vivent dans une insécurité permanente. La solution de la reconnaissance de deux Etats distincts paraît de moins en moins viable. Et de toutes manières le statut de la ville de Jérusalem n’aurait pas trouvé une solution facile pour les trois monothéismes, chrétien, juif, musulman.

Où sont les chrétiens ? L’imbrication du politique et du religieux demeure singulière. Quand, avec le soutien des Etats Unis, Jérusalem devient la capitale de l’Etat d’Israël, la situation tourne à un conflit qui comporte des phases meurtrières. En tant que tel, l’Etat d’Israël est de soi une entité politique. L’inconfort où se trouve la communauté chrétienne court le risque de la tentation de l’éloignement. La quête difficile mais nécessaire d’une fraternité entre juifs et chrétiens ne doit pas empêcher les chrétiens, sur le terrain du droit, de désapprouver sur certains points la politique de l’Etat d’Israël. Autrement dit, prendre parti pour les droits des Palestiniens ne consiste pas à verser dans l’hostilité envers le judaïsme. Discernement délicat mais combien indispensable. 

Par Gaston Pietri.

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