Méditation et prière

Pour échapper au tourbillon social et désormais médiatique, il n’est pas rare d’entendre : il faudrait trouver le temps et le moyen de méditer. Faut-il distinguer méditation et prière ? Evidemment, dès lors que des personnes expriment le besoin de méditer et par ailleurs ne se reconnaissent pas croyantes. Les chrétiens, et d’autres hommes religieux, quelle que soit leur confession, connaissent l’expérience d’une forme de méditation qui inclut la prière. Cette imbrication est normale. Mais elle ne nous dispense pas de voir où s’origine et comment se traduit ce besoin de méditation. Bonne occasion, par le fait même, de mieux saisir la spécificité de la prière chrétienne.

Le rapport à soi-même

« Habiter avec soi-même » : l’expression est de saint Benoît, fondateur de la vie monastique d’Occident. Elle vaut de quiconque se préoccupe de vivre à partir du « dedans » de soi-même, et non à partir de l’extérieur (activisme, influences, messages de tous ordres, modes, etc.). Coïncider avec soi est un objectif à poursuivre, car l’écart est parfois profond entre ce qui paraît de nous et la réalité de nous-mêmes. On peut appeler « recueillement » cette démarche qui se concrétise par des moments de vraie présence à soi. Seraient-ils des formes d’éloignement des autres et du monde, en définitive d’égocentrisme ? La méditation saine se garde de cette dérive qu’on voit dans l’une ou l’autre méthode dite de « développement personnel ». 

Une voie à découvrir

Du côté des traditions de l’Extrême-Orient vers lesquelles se tournent certains de nos contemporains, le terme « voie » est le plus fréquemment employé pour désigner une manière de penser et de vivre. Ainsi du « Tao » chinois. Cette voie est celle qui fait de l’homme le véritable « sage ». S’agit-il d’une religion ? C’est d’autant moins sûr qu’il n’existe dans une telle tradition aucune représentation personnalisée de la divinité. 

Le terme « voie » tient aussi une grande place dans le contexte biblique alors que la relation avec Dieu est à l’origine de toute orientation d’existence. En hébreu elle se dit « halakha ». Avant de s’appeler chrétiens, les disciples du Christ dans les premières communautés sont désignés comme « disciples de la Voie » (Act. 9, 2). Le Christ en effet, dans l’évangile de Jean, s’est défini lui-même comme la Voie : « Je suis la Voie, la vérité, la vie. »

La sagesse à l’école de la Grèce

On signale, depuis quelques années, un intérêt a priori inattendu pour la sagesse illustrée par de grands noms de la pensée grecque. Il s’agit d’une pensée antérieure à l’ère chrétienne. 

• Pourquoi naître et pourquoi mourir ? On ne peut faire silence et tenter de « coïncider avec soi-même » sans que notre condition humaine en sa finitude nous interroge au plus intime. « Si tu veux que toute chose te soit soumise, soumets-toi en tout à la raison », écrit Sénèque. Vaincre la peur de la mort est, pour ces auteurs, un trait capital de la sagesse. Faut-il de la patience ? Il y faut, surtout, d’après le manuel d’Epictète, une forme d’indifférence ou insensibilité appelée du mot savant « ataraxie ». 

• L’individu est censé ne pas sombrer dans le néant mais être absorbé dans le « Tout ». L’homme peut-il y consentir ? On peut trouver, de ce point de vue, une similitude entre cette sagesse et tel aspect de la sagesse bouddhique dans son principe de « l’impermanence des êtres ». L’individualité dans ce cadre n’a aucune raison d’être. Elle n’aura relevé que de l’éphémère et en somme de l’apparence. 

• Le « pourquoi » sans réponse. En milieu chrétien, les mystiques rhénans (XIVe et XVe siècles) introduisent à une forme de sagesse où, devant Dieu, l’homme allant de pourquoi en pourquoi accepte que ses « pourquoi ? » n’aient finalement pas une réponse définitive en cette vie. « La rose est sans pourquoi : elle fleurit parce qu’elle fleurit, elle n’a de souci que d’elle-même. » (Angelus Silerius) Il lui suffit d’être.

De la sagesse à la foi

La sagesse n’est pas étrangère à la vie selon la foi. L’une des preuves est la présence dans la Bible, parmi les écrits inspirés, d’une série de livres dénommés littérature sapientielle. Il n’est pas inutile de savoir que l’une des premières exclamations admiratives face à l’enseignement de Jésus en Galilée ait été ce cri : « D’où lui vient cette sagesse ? N’est-il pas le fils du charpentier ? » (Mt. 13, 55) « Sagesse de Dieu », dira saint Paul dans la 1re épître aux Corinthiens (I Cor. 1, 24), et dès lors une sagesse qui déconcerte les adeptes du pur raisonnable : un art de vivre, où des non-croyants eux-mêmes pourront trouver des éléments de ce qui, à l’époque moderne, se nomme l’humanisme. Il y a un humanisme chrétien.

Mais la foi transcende toute sagesse humaine. Dieu lui-même se donne à connaître. Et l’on est, non pas devant une doctrine, mais face à quelqu’un qui s’adresse à nous personnellement pour que nous puissions nous adresser à Lui. Aux disciples qui demandent « apprends-nous à prier », Jésus livre le secret de sa propre prière de Fils unique. Dites « Père », en araméen « Abba ». Nous sommes par là associés à la filiation divine de Jésus.

S’adresser à Dieu

Telle est la capacité que nous donne la foi. Car Celui à qui nous nous adressons n’est pas n’importe quoi ou n’importe qui. Il est, écrira saint Paul, « le Père de Notre Seigneur Jésus Christ ». (Ephésiens 1, 3) C’est dans cette relation du Fils au Père qu’il nous est donné d’entrer. Nous entrons en relation avec Jésus, comme avec « l’aîné d’une multitude de frères » (Rom. 8, 29), par l’Esprit Saint. Nous sommes loin du divin impersonnel des sages grecs que la méditation peut nous faire rencontrer. 

• Le « Tu » ou le « Vous ». C’est bien la 2e personne du singulier dont le croyant en prière est l’interlocuteur. Un romancier italien fort connu, Erri de Luca, confie à ses lecteurs qu’il est un passionné de la lecture des écrits bibliques et que cependant il parle de Dieu mais ne sait pas parler à Dieu : « Je ne sais m’adresser, je ne connais pas le pronom de la prière. Je parle de Dieu à la troisième personne (…). Je bute chaque jour sur cette pierre qu’est la prière. Je ne peux l’enjamber, car la prière est le seuil. » (Noyau d’olive  – Gallimard)

• Un seuil à franchir : c’est le seuil de la foi. Le franchir, c’est entrer dans la prière. Et réciproquement c’est la foi qui nous donne de prier, parce qu’elle nous donne « l’adresse ». 

Dans notre méditation il y a place pour la prière. C’est une chance pour certains de nos contemporains de savoir méditer. Sans que l’on sache d’avance si cette méditation ouvre ou non à la prière qui s’accueille avec le don de la foi.

Par Gaston Pietri.