L’Ascension : La gloire du corps

La fête de l’Ascension est discrète dans le temps liturgique comme dans le Nouveau Testament. Pourtant elle offre à la foi une vérité étonnante : « Un homme avec sa chair glorifiée, un fruit de la terre, est désormais assis à la droite du Père. »(Jean Damascène)

• Un homme assis à la droite du Père

Que Jésus soit auprès de Dieu comme homme, c’est-à-dire avec son corps, est la nécessaire conséquence de l’Incarnation, du fait que le Verbe se soit fait chair. Cette incarnation ne se termine pas lorsque Jésus entre dans la gloire du Père. Le corps n’a pas été un emprunt provisoire, un vêtement temporaire, pour se faire connaître des hommes, qui aurait été abandonné pour un simple retour à l’origine. La réalité de la corporéité de Jésus continue dans le Verbe exalté auprès de Dieu, « dans le ciel ». Le ciel que Jésus rejoint n’est pas quelque endroit surélevé, mais le monde divin, le monde de son Père, la vie divine qui n’a jamais cessé de l’habiter. Le Verbe s’est fait chair d’une manière irrévocable et définitive, pour l’éternité.

• La chair glorifiée

Le Ressuscité reste la personne qu’il a été, comme nous ; sa chair identique à la nôtre est entrée dans la gloire. « Le corps n’est pas un objet, une partie de l’univers que je posséderais comme une chose ; c’est la totalité de l’univers possédée par moi partiellement » , selon Teilhard de Chardin. Et la personne humaine se constitue par le nombre et la qualité des relations que je vis avec les autres, que je noue par les liens et les signes du corps. La manière de vivre mon corps, d’être une personne, me qualifie. C’est dans mon rapport aux choses, aux réalités corporelles, aux relations à autrui ou à l’histoire que je suis moi. La chair « glorifiée » pourrait être comprise comme celle qui est entièrement habitée par l’Esprit de Dieu ; ce n’est plus partiellement qu’elle est pénétrée par l’Esprit de Dieu, c’est entièrement. Les apôtres après la résurrection de Jésus donnent un aperçu d’un tel « corps spirituel », dans le récit des apparitions. Le corps transfiguré, glorifié, échappe aux contraintes et aux modes de relations habituels, mais reste le lieu de la présence de Jésus. Certes, le « comment » de ce corps spirituel, pour toujours dans la dimension de Dieu, nous échappe, mais nous pouvons au moins en saisir le « pourquoi » et le but. L’humanité, dans ses dimensions corporelles et relationnelles, a été assumée Credits photos : Évêché d’Ajaccio SPIRITUALITÉ Mai 2021 • Église de Corse 13 par Dieu totalement et définitivement. Dieu est descendu vers l’homme pour que l’homme soit élevé à Dieu. Dans l’Ascension, une partie du monde est arrivée définitivement auprès de Dieu et a été accueillie par lui. Avec le corps du Christ, c’est toute la réalité qui, par son sommet, est auprès de Dieu : l’humanité et l’univers ont accès au salut.

• Une humanité renouvelée

Cette manière de comprendre l’Ascension donne une signification théologique à notre corps, à l’humanité de l’homme. Le « oui » de Dieu à notre humanité, à l’homme concret que nous sommes, rejette toute vision pessimiste de l’homme. Si saint Paul écrivait, dans un contexte restreint, « le corps est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps », cela vaut pour tout ce qui vient à l’homme par le corps : la musique, la beauté, le plaisir des sens. Une spiritualité qui mépriserait ces richesses relationnelles ne pourrait être pleinement chrétienne ; le ministère pastoral est le soin de l’identité et de l’intégrité de l’être humain. De plus, puisque l’homme est dans l’histoire, le « oui » de Dieu à l’humanité rejoint l’homme dans ses groupes, ses milieux de vie, ses engagements. Jésus n’a pas simplement « fait un bout de chemin » avec nous, il a épousé le devenir même de l’humanité dont il s’est fait solidaire. Ceux qui croient en lui, « corps ressuscité », ne peuvent que partager les souffrances et les luttes que les hommes doivent affronter pour construire un avenir. L’humanité de l’homme chrétien ne peut pas être dans le repli ou l’apathie : elle est dans le corps offert pour la vie. Une nouvelle dynamique de l’histoire est appelée à advenir, dans l’accueil actif de l’Esprit. Enfin c’est dans l’ensemble de ses relations que l’homme est concerné par l’accession du corps du Christ à la gloire. L’homme est fait pour aimer : comme l’amour du Christ a été manifesté dans son corps de présence et de souffrance, notre amour est appelé à se laisser guider par la dimension divine. Les relations aux autres deviennent « transparentes », non obscurcies par l’égoïsme ou l’ambition. En acceptant de se mettre dans l’animation de l’Esprit, le chrétien peut déjà appeler les autres hommes « frères ». Le Corps glorieux est le modèle et le gage d’une humanité renouvelée, où le corps n’est plus obstacle ou moyen mais lieu de la rencontre de l’autre. Notre relation avec Dieu se transforme également dans la considération du corps ressuscité : elle n’est plus demande ou attente d’un besoin comblé, elle est ouverture à l’engendrement créateur. En résumé nous pouvons dire que l’Ascension réalise, déjà totalement en Jésus Christ et partiellement en nous, la volonté originelle de Dieu, c’est-à-dire la glorification de l’humanité, sa participation à la nature divine. Le Christ accomplit la vraie destinée de l’homme et nous propose d’y avoir part, dans une dynamique de transformation qui englobera l’Univers.

P. Joseph Fini