Comment lire le Cantique des cantiques ?

Les Pères de l’Eglise ont souvent donné un commentaire du Cantique des cantiques, c’est même avec le Livre des psaumes le livre le plus commenté par eux. Depuis Bernard de Clairvaux au XIIe siècle, les moines et les moniales le méditent. Aujourd’hui cependant, dans la liturgie catholique, il est quasiment absent. Pourquoi ?

Un texte surprenant

Le texte que l’on a honoré du titre de Cantique des cantiques, de poème par excellence, se présente comme un poème d’amour, l’écriture lyrique et le caractère recherché de l’expression littéraire justifiant aisément cette qualification. Si sa structure est difficile à déterminer dans le détail, on y voit s’organiser en divers chants un dialogue amoureux entre un homme et une femme. Ils se contemplent réciproquement dans un regard admiratif et élogieux. La beauté physique y est constamment célébrée : l’ami blasonne les éléments du corps féminin en se référant à la nature environnante, et l’amie exprime avec réalisme la souffrance de l’éloignement et la volupté de l’union charnelle. Le décor printanier comme la profusion des parfums contribuent à établir ce poème dans un climat de sensualité, d’ivresse des sens. On peut comprendre la surprise de celui qui découvre un tel texte parmi les livres sacrés ! Ce livre est-il vraiment à sa place dans la Bible ?

Un texte à dépasser ou à intégrer 

Le recours à une interprétation allégorique est déjà effectué par les rabbins au Ier siècle. Le poème désigne alors l’amour de Dieu pour Israël ; les obstacles, dérobades du texte renvoient aux infidélités du peuple jusqu’au jour de l’entrée dans la Terre promise, ou jusqu’au jour de la venue du Messie. Les Pères de l’Eglise ont enrichi cette perspective allégorique et suivent dans le poème la rencontre du Christ et de l’Eglise, ou celle du Christ et de l’humanité. D’une manière plus individuelle, les mystiques, comme par exemple saint Jean de la Croix ou sainte Thérèse d’Avila, parlent d’une extase spirituelle semblable à l’extase sexuelle et évoquent, dans l’union de l’âme avec le Christ, les flèches déchirantes et la chaleur envahissant tout le corps.

On peut également lire le poème comme la recherche plus générale d’un amour qui engage toute la personne humaine, corps et esprit. Le spirituel se vit et se dit par les mots de l’amour humain, comme l’amour humain ouvre à un amour d’un autre ordre. Dans le poème est alors révélée la grandeur de l’amour, que Teilhard de Chardin désignait comme « une énergie étrange », à la fois « force sauvage » et « réserve sacrée ». Julia Kristeva, psychanalyste contemporaine, peut ainsi écrire : « Je me considère comme non croyante, mais si le lien à Dieu est celui du Cantique des cantiques, je suis prête à le partager. »

Laisser au texte sa réalité

La diversité des interprétations ne permet pas de trancher sur la juste lecture du texte. Le texte serait-il un chant purement sexuel et profane demandant le recours à l’allégorie pour être apprivoisé, ou serait-il d’abord un poème allégorique que seul l’aveuglement au sacré ferait prendre pour un texte profane ? Pourquoi ne pas laisser au texte l’ambiguïté de sa richesse ?

L’amour dont parle le Cantique est humain, c’est-à-dire sexuel et sacré. Le livre donne un regard juste et riche sur la sexualité humaine et la beauté de la nature. La sexualité est présentée en tant que telle pour son plaisir, sans pudibonderie ni rattachement à quelque institution ou engendrement. Le texte nous donne à voir l’amour humain comme ayant son but et sa fin en lui-même. Ne nous renverrait-il pas au constat de l’Eden initial « et Dieu vit que cela était bon » ? La vraie signification de l’amour n’est pas d’unir la terre au ciel ou le ciel à la terre, il est d’unir deux créatures que Dieu a créées complémentaires dans un monde bon et beau.

Si l’amour charnel n’était pas un bonheur en lui-même, comblant l’homme et la femme dans un échange total, comment pourrait-il nous aider à comprendre l’amour de Dieu ?

P. Joseph Fini