L’humour, une vertu chrétienne

Il n’est pas vain de se demander quelle est la place et quel est le rôle de l’humour dans la vie du chrétien. Quelles définitions les dictionnaires et les penseurs nous donnent-ils de l’humour en général ? Ils nous apprennent qu’avoir de l’humour ou avoir le sens de l’humour c’est mettre les difficultés de la vie à distance, les atténuer par des mots d’esprit. L’humour viserait à attirer l’attention avec détachement sur les aspects plaisants ou insolites de la réalité. L’humour serait « un art pour esquiver, temporiser, une béquille pour avancer, pour accepter les autres sans forcer l’allure, aide provisoire surtout pour ne pas fuir le combat » (Frère Cyprien, moine de la Pierre-Qui-Vire).

Mais le chrétien se reconnaît-il et prend-il au sérieux ces définitions de l’humour valable pour tout homme ? Nous allons voir que l’humour a sa place dans l’arsenal de la force de l’Esprit Saint. C’est un auteur chrétien de bande dessinée, Piem, qui le dit et « qui fait profession de faire rire pour mieux croire… » « L’humour, dit-il, ne doit surtout pas être une arme mais plutôt un pont qui rapproche de celui qui pense différemment… L’humour permet un regard différent qui est proche de la parabole. Pas étonnant que le Christ ait parlé par images, comme autrefois les prophètes, comme aujourd’hui la bande dessinée. » 

Au risque de surprendre, je dirai que la Bible est pleine d’humour mais c’est un humour qui jamais ne se moque pour mépriser, avilir. Un auteur, émile Nicole, dit dans son livre  L’humour dans l’Ancien Testament  : « L’humour souligne souvent le tragique des situations, fait réfléchir, ouvre la porte à la délivrance. Dans la Bible le comique n’est jamais un but en soi, il sert une cause propre à susciter dans un monde pécheur au moins autant de larmes que de rires. » L’humour juif c’est celui qui, au-delà de faire rire,  pousse à une méditation sur certains sujets.  

Faut-il citer quelques traits, quelques marques d’humour dans la Bible ? Le nom d’Isaac, un des Patriarches d’Israël, signifie « celui qui rit »… Il y a aussi des traces d’humour dans les Psaumes, ainsi : « Celui qui siège dans les cieux rit, le Seigneur se moque d’eux. » (Psaume 2, 4), « Le Seigneur se rit des méchants » (Psaume 37, 1) et « Dieu se moque des Rois » (Psaume 2).

Et voici que nos perspectives se resserrent maintenant sur l’humour de Jésus, sur l’humour dans les Évangiles. L’image que nous avons du Christ est souvent l’image d’un être sérieux, grave, quelquefois dramatique. Depuis plus de 2000 ans les chrétiens contemplent ce Christ-là. Rares sont les œuvres d’art, les traditions, les textes évoquant un sourire de Jésus. Pourtant il était un être de chair, certes sans péché, mais cent pour cent homme. Il devait donc avoir le sens de l’humour et il a ri dans sa vie. Bien sûr j’imagine mal de l’autodérision de sa part, mais si Jésus savait parler aux hommes, il devait savoir y aller avec humour aussi. Jeune charpentier que j’imagine aux larges épaules et aux mains calleuses, il devait être avenant et  il attirait les gens simples. Je suis persuadé qu’il respirait la joie et qu’il avait de l’humour. Quelques traits de ses rencontres en témoignent : ne tourne-t-il pas en humour jusqu’aux reproches qu’il fait aux Pharisiens : « Guides aveugles qui arrêtez au filtre le moucheron et engloutissez le chameau. » (Mt. 23, 24) et quand il se moque gentiment de l’austère et sympathique Nicodème : « Tu es docteur en Israël et tu ne connais pas ces choses ? » (Jn. 3, 5)

La parole de Jésus s’adressant à la femme adultère n’est-elle pas teintée d’humour quand il fait mine de s’étonner de ne plus voir un seul de ses accusateurs qu’il avait « recadrés » avec cette parole : « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. » (Jn. 8, 1-11) Une autre rencontre avec Jésus comporte, elle, carrément des traits comiques : la rencontre avec Zachée, (Lc. 19, 1-10), Zachée le collecteur d’impôts. Intrigué par la venue de Jésus à Jéricho, il décide de le voir et il prend les moyens qu’il faut pour cela. De petite taille, il n’a d’autre possibilité que de grimper dans un arbre. Nous imaginons sans peine la scène assez cocasse pour une telle personnalité, pas forcément la plus honnête de la cité. Mais ne dit-on pas que la curiosité est le début de l’intelligence ? En fait Dieu est déjà à l’œuvre en lui, dans son désir de voir Jésus. Jésus arrive, lève les yeux vers lui ; Zachée descend de l’arbre, débordant de joie, et il invite Jésus chez lui. L’Évangile nous apprend là, avec humour, que tout le monde est capable, même dans des situations comiques, d’être conquis par Jésus. L’humour dans les Évangiles dit donc aussi la joie.

La conclusion de cette réflexion sur l’humour chrétien, c’est un évêque qui s’est exprimé sur ce thème, Mgr Yves Patenôtre, archevêque émérite de Sens-Auxerre ; c’est sa définition de l’humour qui nous fait sourire : « L’humour n’est pas une arme. Il est comparable à une petite aiguille, il dégonfle les gros ballons d’orgueil qui nous empêchent de bien communiquer. Le mot humour contient en lui-même deux mots qui le forment. Le premier c’est l’humilité, le second c’est l’amour. Quand vous réunissez ces deux mots, humilité et amour, vous obtenez de l’humour. L’humour ouvre toujours un chemin dans les situations difficiles. Au cirque, l’Auguste porte le poids de la misère du monde et fait rire parce qu’il tire son épingle du jeu avec humour. »

Par Francis Ghisoni.