Le procès de Jésus

Nous avons fêté Pâques. Célébrant la Résurrection, nous avons « fait mémoire de la Passion et de la mort du Christ ». Les chemins de croix évoquent surtout les souffrances. Pourquoi les chrétiens ne s’arrêtent-ils pas davantage à ce que fut le procès ? Dans les quatre évangiles, Passion et procès en particulier occupent près du quart de l’ensemble des récits concernant Jésus. C’est dire l’importance qu’y ont attachée les premières communautés chrétiennes. Historiens et exégètes ont étudié minutieusement le déroulement et les enjeux de ce procès. À quoi tient l’importance de cet intérêt, d’abord pour les croyants et l’annonce de l’Évangile qui est leur charge au profit du monde ?

La mémoire chrétienne

Nous n’avons pas bien sûr les « minutes » de ce procès. Les indications historiques sont pourtant particulièrement précises. D’autant que, malgré bien des détails différents, les convergences sur l’essentiel sont impressionnantes. Des croyants pourraient toujours se dire : dans la foi le seul intérêt est que cette mort soit une mort « pour nous » (« pour nous et notre salut », dit le Credo). Il est entendu que ce ne sont pas quatre reportages de ce qui, à notre époque, n’aurait pas été un événement digne de la « une ». Alors c’est à nous de comprendre pourquoi il est inscrit si profondément dans la mémoire chrétienne. 

Le nom du haut fonctionnaire romain qui a été l’un des principaux acteurs est mentionné expressément par les historiens païens de l’Antiquité (par exemple Suétone, Tacite, Pline le Jeune). Il faut noter que c’est ce même nom qui est mentionné par le Credo chrétien (« sous Ponce Pilate »). Ce nom dans le Credo a souvent étonné des croyants et des incroyants.

Une mise en accusation

Jésus n’a pas été victime d’un attentat. Il a été exécuté à la suite d’un jugement. Ce dernier, semble-t-il, importe plus que les modalités de l’exécution. Même si la Croix depuis l’origine et jusqu’à la fin de l’histoire se trouve destinée à être le symbole par excellence de ce « pour nous » de la mise à mort de Jésus. 

Les récits montrent bien qu’il n’est pas exact que tout ait résidé, quant à la mise en accusation, dans le fait que Jésus se soit prétendu le Messie attendu par le peuple juif. On connaît une série d’individus qui se sont prétendus messies, sans même être accusés de blasphème. Son interprétation de la Torah, ses propos et attitudes à l’égard du Temple sont mentionnés comme scandaleux. La cause la plus immédiate de l’arrestation apparaît bien comme étant l’épisode du Temple avec le trouble provoqué par la façon dont acheteurs et vendeurs se sont trouvés bousculés. Pour comprendre l’enjeu, il faut savoir à quel point ce Temple était le centre de gravité de la vie du peuple. Seul d’ailleurs le commandant du Temple, premier dignitaire avant le grand Prêtre, pouvait donner l’ordre d’une telle arrestation. Le trouble sur ce point ne pouvait être qu’exceptionnel. 

Un double procès

Il y a eu d’abord un procès juif. Les quatre évangiles s’accordent sur l’initiative de l’arrestation prise par les autorités religieuses juives. Pilate est d’abord celui à qui Jésus est « livré ». Il n’a pas eu l’initiative. 

Mais le procès romain n’est pas un procès formel. Saint Jean est celui des quatre évangélistes qui y attache le plus d’importance. Au point qu’il réduit le procès juif à une comparution décisive devant le grand prêtre Caïphe, sans mention du Sanhédrin. Quoi qu’il en ait été des hésitations de ce haut fonctionnaire romain, relevées surtout avec force détails par l’évangile de Matthieu, il reste que le gouverneur se trouve placé devant une responsabilité précise relevant de sa fonction. En dernier ressort l’accusation s’est déplacée de telle manière que Jésus est censé avoir prétendu à une royauté sur Israël. Il n’est pas condamné comme blasphémateur, faux messie, mais comme portant atteinte à l’autorité de l’Empire. Ce supplice de la crucifixion tient, dans le cas, au droit pénal romain.  Sinon la lapidation pratiquée par les juifs aurait suffi. 

Qu’est-ce qui importe ? Que la mort de Jésus soit l’effet de cette conjugaison d’un pouvoir religieux et d’un pouvoir politique, d’un pouvoir juif et d’un pouvoir païen. Les deux pouvoirs sont « le monde » qui condamne Jésus. Or Jésus est le « sauveur du monde ». (cf. Jn. 4, 42)

Un déplacement à l’encontre de toute vérité

Condamné pour s’être dit le « roi des juifs », Jésus sera sur la croix exposé à la vue de tous avec cet écriteau : « Jésus de Nazareth roi des juifs » qu’il avait porté sur le chemin, du prétoire de Pilate au Golgotha. Telle n’avait pas été la mission de Jésus vécue au milieu de son peuple. 

Or le grand prêtre Caïphe, pour justifier la condamnation s’était comporté en adepte de l’empereur et avait approuvé les cris : « Si tu le relâches tu n’es pas un ami de César ; qui se fait roi s’oppose à César. » (Jn. 18, 12) Illustration, dans le cas de Jésus, des renversements injustes et opportunistes qui décident du sort des innocents. Un représentant de la foi juive se range sans honte dans le camp d’un pouvoir politique religieusement païen.

Des enjeux pour notre foi

Que Jésus ait fait l’offrande de sa vie pour le monde, que des hommes aient été historiquement les artisans de sa mort : ce sont les deux aspects qui se rejoignent dans ce drame historique qui est au même moment l’événement du salut. Mais encore faut-il être au clair en ce qui concerne ces artisans. Le Concile Vatican II, prenant acte de l’antijudaïsme vécu pendant des siècles à cause d’une certaine lecture de la Passion, a exprimé quelques mises au point très nettes. Il l’a fait par un long passage consacré au judaïsme parmi les traditions religieuses autres que la tradition chrétienne.  « Encore que des autorités juives aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis pendant la Passion ne peut être imputé indistinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux juifs de notre temps (…). Que tous aient soin, dans la catéchèse et la prédication de la Parole de Dieu, d’éviter tout propos qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile et à l’Esprit du Christ. » (Déclaration Nostra aetate  – n°4)

Par Gaston Pietri.