L’enseignement du fait religieux

Le débat autour de la religion dans la société française doit son intérêt principalement à l’irruption des débordements islamistes. Il n’empêche que l’interrogation sur l’influence de la religion s’est répandue de façon significative. L’ignorance religieuse a été signalée. Et c’est principalement sous l’angle d’un déficit culturel. Quelle est l’origine de cette ignorance ? La laïcité ne saurait exclure la connaissance du fait religieux. Cela pose la question de son enseignement. Le Président de la République a mentionné cette question dans un récent entretien (4 janvier 2018) avec les responsables des différentes confessions religieuses.

Une approche légitime et souhaitable

La loi de 1882 sur l’école publique, en fait sur l’école unique et obligatoire, exclut tout fondement religieux dans la transmission du savoir et des règles morales. Se référant à cette loi qui régit encore l’école publique, certains ont craint que le seul fait d’introduire un enseignement sur les religions ne soit pas lui-même une dérogation au principe de la laïcité.

En 2002 avait été abordée la place du fait religieux dans les programmes scolaires, et non pas dans l’ensemble de la vie de la société. De fait, l’école est une part capitale de l’espace public. A l’époque un rapport avait été demandé à M. Régis Debray au titre de ses compétences en ce domaine. Déjà en 1980 la « Ligue de l’enseignement », une organisation représentative de la tradition laïque, dans un texte fort remarqué, avait qualifié les religions de « faits positifs de culture ».

Dans cet esprit le rapport présenté par M. Debray, qui serait à relire aujourd’hui, témoignait d’une perception renouvelée du phénomène religieux dans nos sociétés développées où la neutralité de l’État est un acquis indiscutable. Ce rapport rejetait l’idée selon laquelle la religion ne serait qu’un simple résidu d’un état archaïque de la conscience.

Etait envisagée une approche du fait religieux (« fait positif de culture ») radicalement différente, en sa visée et en sa méthode, d’une proposition de la foi. Celle-ci est bien connue sous le nom de catéchèse. Dans ce pays où la catéchèse est juxtaposée et non mêlée à l’enseignement de l’école, la proposition de la foi à partir du Message chrétien relève essentiellement de la compétence de l’Église. Ici il convient d’être attentif au vocabulaire. « Enseignement religieux » a été longtemps synonyme de catéchèse. « Enseignement du fait religieux », s’il s’effectue dans le cadre de l’école ou plus largement dans l’espace public, correspond à la transmission d’un savoir et non à la recherche d’une entrée ou d’une progression dans la démarche spécifique de la foi.

Sur cette base le rapport de M. Debray distingue une double fonction, la fonction qu’il qualifie « d’objectivante » et la fonction « confessante ». En termes plus courants, on pourrait dire une « fonction culturelle » et une « fonction croyante ». Comment les distinguer dans les faits ? On pourrait préciser ainsi la visée : selon la « fonction culturelle » je cherche à vous faire connaître ; selon la « fonction croyante », je vous dis quelle est ma foi, celle que je voudrais vous rendre désirable. Car on transmet la foi comme une possibilité de croire et d’aller plus loin.

Une réalité sociale

Le fait religieux, en tant que fait objectivement constatable, comporte une dimension sociale. L’enseignement du fait religieux par lui-même est une forme de reconnaissance des religions dans la société et même dans l’espace public. A ce sujet il faut rappeler qu’il est dit dans la loi de 1905, sur la séparation de l’Église et de l’État, que « l’État ne reconnaît aucun culte ». Le contresens serait de comprendre que l’État ignore les religions et se doit d’en ignorer toutes les manifestations dans la vie de la société. « Ne pas reconnaître » veut dire ceci : à la différence du Concordat de 1801, que la République entend abolir, l’État ne privilégie aucune religion et n’accorde aucune affectation de fonds publics à son exercice confessionnel.

Traiter d’une religion comme « objet de culture », c’est par exemple expliquer dans quelles conditions historiques le christianisme s’est implanté dans l’Empire romain ; ce n’est pas porter un jugement de valeur sur la qualité intrinsèque du Message chrétien. Au contraire, considérer que Jésus Christ est le Fils de Dieu est un « objet de foi ». En effet, la catéchèse commence par « je crois que Jésus Christ est le Fils de Dieu » et c’est ce message qu’avec la Tradition chrétienne je propose à votre adhésion.

Le statut du savoir en matière religieuse

Pendant très longtemps, dans nos pays d’ancienne Tradition chrétienne, il régnait une véritable unanimité quant à l’appartenance à l’Église, unanimité d’autant plus forte que des séparations aussi importantes que la Réforme protestante du 16e siècle en Occident n’étaient pas venues morceler ce que l’on a appelé la chrétienté. La foi était présupposée, qu’elle fût ou non connue dans son contenu exact. Après les séparations, et notamment à partir du Concile de Trente, il a fallu remédier à cette ignorance qu’on dénommait sans autre nuance l’ignorance religieuse. L’institution catéchétique (le « catéchisme ») née à cette époque s’est donc donné pour mission « d’éclairer la foi ». Saint Vincent de Paul au 17e siècle lançait un cri d’alarme : « Le pauvre peuple se perd faute de savoir ce qui est nécessaire au salut. »

Dans la situation contemporaine il est devenu évident que l’essentiel de la catéchèse ne réside pas dans la transmission systématique d’un savoir : la catéchèse est une initiation à la vie dans la foi. Ainsi, faire le lien entre la catéchèse et la liturgie comme lieu de l’expérience chrétienne est un objectif à mettre au premier plan.

En conséquence, la confusion ne devrait plus être possible entre la catéchèse et un enseignement du fait religieux. La fréquentation de la catéchèse n’est plus le fait de la totalité ou de la quasi-totalité des enfants et adolescents en âge scolaire. Ces mêmes élèves pourraient donc, dans l’idéal, recevoir des notions et des éclairages culturels sur le fait religieux alors qu’ils ne reçoivent aucune forme d’initiation à la foi chrétienne par la voie de la catéchèse. « Fonction objectivante » et « fonction confessante » sont, de fait, clairement distinctes. Quelles conséquences ? C’est à la Pastorale de les envisager.

Une part de notre culture

En 1996, M. Jean Daniel, philosophe et journaliste, écrivait à propos de son expérience personnelle : « Ce qu’on vient voir en France, c’est Notre-Dame autant que le Louvre, Chartres autant que le centre Pompidou, les abbayes cisterciennes autant que les chefs de la gastronomie, Reims et Bourges autant que les châteaux de la Loire. » Il expliquait combien l’agnostique qu’il était se reconnaissait habité par cette présence chrétienne (Dieu est-il fanatique? Arléa, 1997, p. 207).

Au-delà de la dimension patrimoniale qui du reste demeure, on peut observer, dans notre mosaïque culturelle, ce qui encore aujourd’hui inspire des esprits et des cœurs, et qui en même temps peu à peu s’efface. L’enseignement du fait religieux est à repenser. La ligne prônée par M. Philippe Jouvard en 1991 était celle, non d’une discipline spécialisée, mais d’une approche transversale à travers tous les domaines de l’enseignement. Ne serait-elle pas la plus appropriée ?

Par Gaston Pietri.