Monothéisme et violence

Dans les analyses sociopolitiques du terrorisme, il est souvent question des croyances religieuses. Si l’Islam tient une place particulière, c’est aussi le monothéisme en tant que tel qui est visé. Il l’est à travers les trois religions monothéistes bien connues que sont le christianisme, le judaïsme et l’Islam. Quant aux pratiques qu’ils génèrent, il en est qui sont censées être des facteurs de violence. Une telle critique, aussi globale et négative, réclame un examen attentif et non pas une simple fin de non-recevoir. On ne peut nier le fait que des violences s’exercent soi-disant au nom de Dieu.

La volonté d’imposition entraînerait la violence

En somme, croire en un Dieu unique entraînerait plus ou moins directement la volonté de l’imposer à tous ; à tous, puisqu’il est le Dieu de tous, et le seul Dieu. Le prosélytisme, à des degrés divers et selon les circonstances, se trouverait tenté de recourir à la violence. L’athéisme moderne, en rejetant bien entendu tout prosélytisme religieux, semblait considérer la croyance religieuse comme s’identifiant à la croyance en un Dieu unique. Il faut dire que cet athéisme est né et s’est développé dans un contexte occidental historiquement marqué par le christianisme ou plus généralement par la tradition biblique.
Il faut attendre les années 1980 pour voir apparaître des publications qui envisagent une alternative religieuse à la conception chrétienne de Dieu en son rapport à l’homme. C’est en 1981 que paraissent, par exemple, le Droit de parler de Louis Pauwels et Comment peut-on être païen ? d’Alain de Benoist (Editions Albin Michel). Dans ce courant qui connaît aujourd’hui quelques résurgences, l’idée maîtresse est celle de la supériorité du paganisme sur le monothéisme biblique. Ce dernier ne pourrait produire que de l’intolérance, à la différence du polythéisme porteur de pluralisme et donc de tolérance mutuelle.

La religion d’Israël gagnée progressivement à la foi en un seul Dieu

Face à l’extrémisme islamique, les chrétiens gagneraient à se faire une idée juste des conditions dans lesquelles le peuple de la Bible a accédé à un vrai monothéisme. Ce ne fut pas en un jour. Israël a d’abord reçu, avec l’Alliance, une Loi dont le premier impératif tient en ces mots : « Tu n’auras pas d’autre dieux que moi. » (Exode 20, 3) Ce Dieu a décliné son identité : « C’est moi Yahvé ton Dieu qui t’ai fait sortir d’Egypte, de la maison de servitude. » Ne reconnaître que ce Dieu et lui obéir ne signifiait pas que d’autres peuples n’aient pas leurs dieux. Cependant pour ces dieux, Israël comprend qu’avec le Dieu de l’Alliance ils ne sont pas compatibles. Jusqu’à ce qu’ils deviennent illusoires apparences. Les psaumes ne cessent de le rappeler.

Ainsi le combat va-t-il viser de façon de plus en plus claire l’idolâtrie. La polémique, car depuis le début il y en a une, se concentre sur les faux dieux et la tentation du peuple en leur direction. L’idole est de l’ordre du paraître. Peu à peu Israël parviendra à l’idée que son expérience particulière, bien typée, vaut pour tous et non seulement pour le peuple élu. La question demeure : peut-on l’imposer autoritairement ? ou bien faut-il que, sans être assimilés à Israël, d’autres puissent bénéficier de son expérience du rapport à Dieu ? Encore au temps du Nouveau Testament la conciliation entre l’élection du peuple juif et l’universalité de la foi au Dieu unique sera quelque peu laborieuse. Saint Paul écrit dans l’épître aux Romains : « Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables. » (Rom. 11, 29) Au même moment Paul lutte pour qu’aucune barrière n’empêche les païens d’entrer pleinement dans la communauté des croyants en Christ.

Aucun objectif de conquête ne peut se prévaloir de l’élection. Un philosophe juif du 20e siècle, Emmanuel Levinas, affirme avec vigueur que l’élection n’est pas de l’ordre du privilège mais de la responsabilité. La communauté israélite est au service du dessein de Dieu en faveur de tous les hommes.

La « religion de la cité » génère la contrainte

Aucune forme de violence n’a de raison d’être par rapport à ce dessein de Dieu. Témoigner du Dieu unique, c’est témoigner de la liberté de l’amour universel de Dieu et de la liberté de l’homme dans son accueil du don de Dieu. Or l’histoire montre que d’autres finalités ont introduit des violences de la part des croyants au Dieu unique. Les méthodes de contrainte, y compris les plus sévères, ont été employées pour sauvegarder ou renforcer l’appartenance à une confession religieuse sur un territoire donné. Ce qui l’a emporté dans ces cas, c’est la religion comprise comme facteur de cohésion sociale. C’est le cas de la « religion d’Etat », telle qu’elle existe dans des pays de civilisation arabo-musulmane, mais aussi à telle ou telle période dans nos pays occidentaux de tradition chrétienne. On ne peut attribuer ces procédés au monothéisme en tant que croyance. En exonérer le paganisme, ou même les religions étrangères au monothéisme, est une erreur et parfois une injustice délibérée.

Cette « religion de la cité » était celle de l’Empire romain au temps où il persécutait les chrétiens. L’Inde, au nom de l’hindouité, en certaines contrées, s’efforce d’exclure des chrétiens aussi bien que des musulmans. La Birmanie a obligé les minorités musulmanes appelées les « Rohingyas » à chercher refuge au Bengladesh. « Notre religion (le bouddhisme) est la meilleure », déclare une jeune femme qui ne connaît rien, ni de l’Islam ni du christianisme.

Croire en un Dieu unique est aussi notre manière, selon la foi chrétienne et la foi juive, de professer l’unité du genre humain, à l’encontre de toutes les discriminations. Tout juif exprime sa foi avec ces mots du Deutéronome : « Ecoute, Israël, notre Dieu est le seul Dieu. » (ch. 6, v. 4) Le chrétien lui fait écho avec l’affirmation de la 1re épître à Timothée : « Dieu est unique. » Ainsi, selon la même épître, « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité ». Aussitôt après, pour attester la spécificité chrétienne : « Unique est le Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus le Christ. » (I Tim. 2, 56) D’entrée de jeu, le Credo issu des Conciles de Nicée et de Constantinople au IVe siècle, nous fait dire : « Je crois en un seul Dieu. »

Par Gaston Pietri.