Les réfugiés

La question des réfugiés est incontournable. Manifestement elle est dérangeante. Elle doit s’inscrire, pour nous, dans le cadre d’une politique migratoire. Il nous faut donc accepter que bien des considérations entrent en ligne de compte. Pour un pays comme la France, pour l’Union européenne, les règles existantes, et celles qui au vu des circonstances devront être prévues, tiennent à des facteurs aussi divers que les capacités d’accueil, les mesures de sécurité imposées par la menace terroriste, les priorités qui naissent des conflits et des régimes politiques en différents pays. 

Traversant cette réalité souvent dramatique, il y a des principes éthiques dont nul ne peut faire fi. Le pape François ne cesse de les rappeler. Il l’a fait devant le Parlement européen réuni à Strasbourg. Il l’avait fait à Lampedusa, face à la tragédie de ceux qui, fuyant l’horreur, avaient perdu la vie en Méditerranée. L’Europe s’est vu reprocher à maintes reprises sa part d’indifférence, d’égoïsme collectif, au regard des valeurs qu’elle tient de sa civilisation et plus particulièrement de son inspiration chrétienne. 

La solidarité humaine en cause

On ne peut se dispenser en effet d’entendre encore aujourd’hui la Parole qui a traversé les siècles : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli… » (Évangile de s. Matthieu 25, 36) Les migrations tiennent une place essentielle dans la tradition biblique. Plus largement, dans le monde antique, l’hospitalité figure comme un trait marquant de civilisation. Platon, dans les Lois, considère que le refus de l’hôte étranger comme un manquement plus grave que celui envers un concitoyen. Et la raison en est l’état d’isolement vis-à-vis de ses proches qui cause la détresse de l’étranger. C’est donc le vrai niveau d’humanité qui est en cause. Comment faire vivre de telles valeurs dans le contexte de notre vingt et unième siècle ? Ecoutons un réfugié syrien qui de Berlin évoque sa famille vivant claustrée dans un village reculé, sans revenus : « J’ai cru que, passant en Europe, je pourrais faire venir ma famille près de moi. » C’est le Secours Catholique qui, à l’heure actuelle, étudie les moyens d’arracher cette famille à son isolement catastrophique. Mais c’est à 50 000 appels que Caritas-France tente de répondre chaque mois.

A l’échelle mondiale

Le nombre de migrants cherchant à gagner l’Europe n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Mirage des « pays d’abondance » ? Certes. Ce n’est pas une raison d’esquiver les cruelles réalités qui acculent ces hommes et ces femmes à la fuite : dictatures, violences en continu, situations de chaos. De toutes manières, chacun sait désormais que la mobilité est possible, même si demeure, et parfois très vive, l’aspiration à retrouver un jour son pays. Il y a eu les « boat people » dans les années 1970. Mais depuis lors la mondialisation s’est concrétisée et rien, ni dans les faits ni dans les esprits, ne permet d’imaginer une régression notable des flux migratoires. Qui ne comprend que la question se pose à l’échelle mondiale et que tel est le niveau qu’il faudra de plus en plus viser ? Ce n’est ni plus ni moins qu’une question de solidarité. Et elle n’est en rien une question purement théorique.

Surmonter les méfiances et les préjugés est affaire de conversion au sens moral et, il faut le dire, spirituel. L’Europe tente de mettre au point les conditions d’une politique migratoire commune. Il faut avoir le courage d’y regarder de près. Tout d’abord une distinction est désormais invoquée : il y a les migrants économiques et les demandeurs d’asile. La différence de situation se comprend et aussi une différence de traitement. Mais comment oublier que fuir la misère et fuir la persécution sont l’une et l’autre en bien des cas des manières obligées de fuir la mort ?

La sécurité réclame une protection pour déceler les terroristes potentiels. Ils ne sont pas tous parmi les nouveaux migrants qui se présentent aux frontières. De plus, l’amalgame est la tentation permanente dans l’opinion publique. Et l’application des mesures de sécurité risque bien souvent de s’en ressentir. Du coup, la question des frontières se pose, au moment même où sur le plan économique comme sur le plan des échanges culturels les barrières traditionnelles perdent de leur pertinence. Le protectionnisme tous azimuts devient un non-sens, que ce soit pour les Etats eux-mêmes ou pour l’ensemble que constitue l’Union européenne. Et les chrétiens devraient être les premiers à considérer l’enjeu pour le sens et la pratique de l’universalité à laquelle nous invite notre temps.

La tentation du protectionnisme

Dans une interview récente, sous le titre Le retour des frontières (revue « Etudes », septembre 2017), un géographe explique que des raisons politiques, et donc les rapports de force, conduisent actuellement à insister sur les souverainetés. Il n’empêche que, sous la plume d’un historien néerlandais, dans un ouvrage à grand succès, on trouve une affirmation aussi audacieuse que celle-ci : « Dans un siècle peut-être, nous considérerons ces frontières comme aujourd’hui l’esclavage et l’apartheid. » (Rutger Bregman, Utopies réalistes, Le Seuil, p. 219)

Entre temps les faits interrogent les consciences. Pourquoi le gouvernement italien a-t-il été pratiquement invité avec insistance à mettre fin aux opérations de secours aux réfugiés en Méditerranée ? Peut-on accepter sans mot dire que, par deux fois, un agriculteur français ait été condamné à une peine de prison (d’abord avec sursis puis menacé de la prison ferme) pour avoir aidé des migrants dans une perspective de solidarité élémentaire ? Cela peut susciter des protestations du genre : « Nous ne pouvons accepter que le devoir de solidarité soit ‘criminalisé’ ». Les mesures d’ordre général et les options qui les sous-tendent peuvent placer des personnes devant des choix difficiles au quotidien.

Ce qui importe, pour ceux qui recourent à l’enseignement de la Bible, c’est de se rappeler l’impératif du livre du Lévitique : « L’immigré qui réside avec vous (…), tu l’aimeras comme toi-même, car vous-mêmes avez été immigrés au pays d’Egypte. » (Lévitique 19, 34).

Par Gaston Pietri.