La joie paradoxale de Noël

Noël nous introduit aux paradoxes dont l’Évangile est jonché d’un bout à l’autre : le Dieu infini est là dans un petit enfant ; le Dieu tout-puissant est présent dans la faiblesse d’un nouveau-né ; la Parole devient balbutiement.

A Noël osons d’abord entendre la parole de Jésus : « Qui me voit, voit le Père » (Jean 14, 9). Dieu n’est pas le Dieu du ciel, infiniment éloigné de nous. Saint Pierre Chrysologue écrit que Dieu s’est fait enfant pour que nous cessions d’avoir peur de lui ; l’image de Dieu est bouleversée dans l’enfant de la crèche. Peur du Seigneur des armées qui dispose des puissances cosmiques ? crainte et tremblement devant un Dieu de justice frappant le pécheur ? crainte plus contemporaine d’un Dieu qui supplante l’homme le bride et l’infantilise ? La peur de Dieu, cette peur qui s’insinue si facilement, n’a plus lieu d’être devant un Dieu qui se fait tout petit, l’un de nous.

« Le Verbe s’est fait chair » écrit Saint Jean (1,14). Par chair, il faut entendre, faiblesse, finitude, créature mortelle. Là est le scandale, le paradoxe de la foi chrétienne. scandale qui ne se limite pas à la naissance du Christ, ni même à son existence terrestre, dans la folie de la croix. Pour comprendre la nativité, il faut regarder l’enfant de la crèche et entendre les paroles de Paul : « Lui qui est de condition divine n’a pas revendiqué son droit d’être traité à l’égal de Dieu » (Ph 2,6) ; ainsi la crèche, c’est l’image même de la croix qui montre l’abaissement de Dieu. Mais il faut regarder aussi la présence interpellante du Christ aujourd’hui dans le pauvre, le faible, l’opprimé, sa présence active dans la modestie des sacrements, comme le soulignait saint Augustin, dans l’eau du baptême ou le pain et le vin. Et pourtant après avoir écrit que le Verbe s’est fait chair, avec les connotations de faiblesse et de finitude que nous venons de souligner, il ne dit pas « nous avons vu sa misère » mais « nous avons vu sa gloire » (1,14) ! Sa gloire, sa splendeur, la vérité de son être, l’intense et rayonnante beauté du Christ, dans des formes humaines lisses et souriantes, déformées par la souffrance, ou la banalité du quotidien.

Au paradoxe de la faiblesse et de la gloire, s’ajoute celui de l’inversion du sens du temps. Les récits de la nativité ne sont pas ceux du début de la foi ; ils viennent après une réflexion sur la Résurrection et l’Ascension de Jésus. C’est la fin de l’histoire de Jésus qui pose la question de son commencement. La foi naît au pied de la croix. C’est la gloire de la résurrection qui s’exprime dans le merveilleux de Noël, dans l’étoile qui se fait guide, dans les anges qui chantent. C’est pour symboliser ce que leur méditation des Écritures et de leur expérience de foi leur ont appris de Jésus que les évangélistes proposent un récit de naissance impliquant la joie des cieux et de l’humanité. Jésus reçoit de son Père son identité de Fils de Dieu, mais il ne la reçoit qu’en la vivant, en ratifiant jour après jour le don du Père ; son être de Fils de Dieu n’éclate que lorsqu’il a vécu en Fils de Dieu ; le « moi aujourd’hui je t’ai engendré » de la Résurrection donne son sens à la nativité. Ainsi en est-il pour nous. C’est en regardant ce que nous serons que nous pouvons donner sens et dynamisme à ce que nous sommes, nous qui « avons reçu le pouvoir de devenir fils de Dieu ». Notre histoire et notre identité ne sont pas seulement le résultat du passé mais se construisent en mêlant aux traces du passé les forces de l’avenir. Ce que nous sommes ne paraîtra qu’à la fin, inondant de sa lumière ce que nous fûmes.

Les paradoxes de Noël ne nous sont pas extérieurs : ils sont appel à entrer dans la grandeur de Dieu. Dieu ne manifeste pas sa grandeur en dehors de nos limites mais en les habitant et en les faisant éclater ; c’est à cela que nous sommes appelés à participer. Si Noël est la fête de la joie, c’est sans doute parce que la joie est, comme le dit Bergson, le signe d’une création.

Par Joseph Fini.