Quelle religion en Corse ?

bonnafouxDans cet entretien, le père Bonnafoux  nous livre sa vision à la fois passionnelle et réaliste du rapport à la religion de cette société corse, qu’il connaît si bien. 

Avez-vous remarqué que, chez les 25-40 ans, la religion traditionnelle corse revenait en force ?

Oui, signes, rêves, conjuration des sorts…. me semblent apparaître très fortement dans cette génération.

Cela est d’autant plus frappant que cette religion traditionnelle (autrefois on parlait d’« animisme ») n’est plus assumée dans la foi chrétienne ; la participation de beaucoup aux rites chrétiens est réduite aux enterrements, aux Rameaux, au 15 août et à Noël.

Cette religion est la communion avec tout l’univers dans les forces du bien comme celles du mal. D’où un combat permanent, qui coûte cher !  « Car, au cœur du cosmos, ce qu’il y a de plus sacré pour nous corses, c’est a “nostra tarra”, notre village centre du monde  et de l’univers.

Et la croix plantée à l’entrée du nos villages veut dire : « Forces du Mal, n’entrez pas dans ce village ! »

L’eau, élément fondamental, est aussi signe de cette ambivalence ; signe de vie et signe de mort ! Signe de vie ? Évident ! Signe de Mort ? Contre le feu, l’eau peut gagner ; mais contre la puissance dévastatrice de l’eau (les tempêtes, tsunami et fiumara…) on ne peut rien faire. Dans nos baptistères paléochrétiens : le catéchumène était plongé dans l’eau de la mort du Christ pour ressortir dans l’eau de la Vie du Christ !

Et la famille ?

Après l’appartenance à la Terre, la transmission de la vie par la famille paraît comme le second pôle de notre identité en Corse, c’est-à-dire de ce qui est sacré pour nous.

Je viens au monde dans une famille et grâce à elle. C’est elle qui m’a transmis la vie et son histoire, c’est elle qui me prend bébé totalement dépendant pour me conduire à être adulte responsable de la continuité de la famille.

Mais cela va encore plus loin : le lien familial dépasse les limites du présent immédiat, la communion entre les morts et les vivants est profonde, le tombeau du père est certainement, plus qu’aucun autre lieu, l’endroit sacré où je viens me recueillir, prier … et même lui parler.

Mais la famille est insérée dans une société…

Oui, il est évident que la société, dans laquelle nous vivons, structure notre identité ; elle est un pôle sacré qui n’abolit pas les niveaux précédents mais s’appuie sur eux et les assume et les irradie. Pour chaque Corse vivant dans l’île, son village est le centre du monde ; certes, pour un Corse de la diaspora, c’était la Corse comme entité globale.

Mais là aussi, forces du bien et du mal s’affrontent. Y compris dans cette expression de la société méditerranéenne qu’est le clan  : « Tout pour les miens, rien pour les autres ! » Alors cela donnait : village contre village, “u partitu” contre “u contrapartitu”. Reconnaissons que les choses ont changé et le climat politique qui règne aujourd’hui a grandement dépassé les aveuglements anciens. Mais le danger de se définir socialement en excluant l’Autre (spécialement l’étranger) reste fortement présent.

Tout cela est peu chrétien…

Oui et non ! A toutes les époques, l’Église, a cherché comment assumer la société telle qu’elle est et à la convertir à la foi en Jésus-Christ. Demandez à Antoine-Marie Graziani de vous expliquer l’histoire des missions en Corse ; franciscaines, jésuites, oblates … Mais rien n’est jamais acquis.

Alors qu’est-ce que la foi chrétienne apporte ?

Le sacré de la personne, spécialement du pauvre, du petit. Il a fallu 2000 ans pour que cette dimension sacrée de la personne soit reconnue par notre humanité. C’est le message central de Jésus avec en sa suite la tradition judéo-chrétienne dans sa rencontre avec la pensée grecque du Logos.

Pourquoi ? Parce que la grande révélation de Jésus (cette révélation qui est refusée et qui le conduira à la Croix) c’est que Dieu n’est ni une Force cosmique aveugle, ni le Père vengeur, ni le justicier qui vous attend au tournant, ni même un très haut qu’il ne faut surtout pas regarder, mais, dit Jésus : « ABBA ! ». S’il faut traduire ce terme, en français, c’est à la fois père et papa ; en Corse nous avons un mot qui unit la dimension respect et celle d’affection ; “Babbu ! Diu e u nostru babbu a tutti !”

Alors pour 2017 ?

Nous avons l’immense chance d’avoir notre Pape François qui nous indique la direction : « nous recentrer sur la personne de Jésus et aller vers les périphéries »

Mais j’ajouterai humblement un autre point. Au IIe siècle, les païens disaient des chrétiens : « Voyez comme ils s’aiment ! » Pour s’ouvrir aux autres extérieurs, il faut que la communauté chrétienne s’ouvre d’abord à l’acceptation de la différence de l’autre à l’intérieur d’elle-même, surtout ce frère, cette sœur qui sont dans la détresse. Alors, oui, notre foi chrétienne sera vraiment lumière pour la Corse et les Corses.