Le récit de la passion selon Saint Jean

passionMême si la structure du récit est très proche des trois autres évangiles, la Passion de Jean est originale ; par ses omissions, ses ajouts propres, la manière dont sont traités les éléments communs, est créée une atmosphère particulière, une insistance théologique singulière. La tonalité générale n’est pas celle de l’abaissement et de l’abandon, des souffrances et des humiliations, mais celle d’une sérénité allant jusqu’au bout du chemin préparé par le Père. Présentée comme le retour de l’Envoyé vers le Père, la mort est irradiée de Gloire et Jésus entre avec une souveraine liberté dans cette ultime révélation de sa propre nature et de sa mission.

Des absences signifiantes

Jean ne fait aucune mention de l’agonie à Gethsémani ; elle est pour les autres évangélistes le temps poignant qui nous fait participer à la lutte intérieure de Jésus, son mouvement de recul devant ce qui l’attend, le doute, le besoin de réconfort ; elle nous dit son angoisse jusqu’à la sueur de sang.

Jean ne parle pas du baiser de trahison de Judas, ni de la fuite des disciples laissant Jésus seul.

Les humiliations pendant le procès sont sobrement évoquées et lorsque Jésus est sur la croix il n’y a pas passants pour l’injurier et se moquer.

La mort de Jésus n’est pas accompagnée de prodiges come les ténèbres subites, le tremblement de terre ou le voile déchiré, symboles catastrophiques de fin tumultueuse du monde.

Surtout, la dernière parole du Christ n’est pas « un grand cri », un cri de déréliction, mais une parole de victoire : « tout est accompli »

Là où les autres évangélistes insistent sur le Juste souffrant, sur le Serviteur humilié » d’Isaïe, un chemin de croix et de souffrances, Jean veut présenter un chemin de révélation, une marche vers l’intronisation de celui qui accomplit l’œuvre du salut.

L’heure de l’élévation

Alors que dans les autres évangiles Jésus annonce par trois fois sa mort en termes de rejet par les hommes et de souffrances qui effrayent et scandalisent les disciples, dans l’évangile de Jean Jésus parle d’ « élévation ».

Jn 3,14 : « il faut que le Fils de l’Homme soit élevé afin que quiconque croit ait en lui la vie éternelle » : la croix comme vie et salut. Jn 8,28 : « Quand le Fils de l’Homme sera élevé, alors vous connaîtrez que moi, Je Suis »: la croix comme achèvement de la révélation de l’identité de Jésus, du mystère de Dieu. Jn 12,32 : »Et moi, lorsque je serai élevé de la terre, j’attirerai tout à moi »: la croix comme rassemblement des enfants dispersés.

La nature dramatique de cette élévation sur la croix laisse la place à une méditation sur ce qu’elle nous donne comme bienfaits : vie, révélation, rassemblement.

Les trois annonces du départ et du retour au Père soulignent l’origine « d’en haut ». Ce départ est le « maintenant » de l’échange de gloire, le Fils glorifiant le Père et le Père glorifiant le Fils.

La Gloire de Jésus, dans le langage de Jean, c’est ce qui le révèle, qui fait connaître son être profond; elle le fait apparaître comme l’unique engendré du Père, comme l’envoyé du Père. Et cette gloire, il la reçoit non pas des hommes mais du Père. Le moment par excellence de cette glorification, c’est sa passion et sa mort, et Jésus, uniquement en Jean, en parle comme de son heure. L’évangéliste intègre l’événement de la croix dans le parcours de l’Envoyé qui, étant descendu du ciel pour accomplir sa mission et l’ayant exécutée fidèlement, retourne à Celui qui la lui a confiée. La dernière parole du Christ ne sera plus un cri de déréliction, mais de victoire « tout est accompli ». La croix est la révélation suprême de l’amour du Père : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que tout homme … ait la vie (3,16).

Une attitude royale

Le récit de Jean va se dérouler dans une perspective royale. Son évangile présente la Bonne Nouvelle comme une lutte entre Jésus, le Révélateur divin, venu d’en haut, et les ténèbres, le « monde » hostile et incrédule. La passion, sommet concret de ce conflit, est la révélation, la manifestation de la victoire du Christ. Jésus entre dans sa Passion en gardant l’initiative, et fait preuve de souveraineté en agissant à chacun des moments clés du récit, et en parlant librement.

L’arrestation n’arrive qu’à la fin d’un épisode centré sur la confrontation entre Jésus et ses adversaires, confrontation théophanique où Jésus se révèle avec autorité, majestueux et libre. C’est lui qui interroge la troupe venue l’arrêter ; le « Je suis »   qu’il prononce deux fois, fait reculer et s’effondrer ses adversaires comme dans une crainte divine ; c’est en Roi qu’il dirige l’opération, commande à la troupe et protège ses disciples. L’épisode de l’oreille coupée n’est pas l’occasion d’une leçon de non-violence mais l’affirmation d’une détermination à accomplir la volonté du Père.

Il n’y a pas le récit du procès devant le Sanhédrin, mais chez Hanne, encadré par le reniement de Pierre, le dialogue porte encore sur la révélation. Jésus a enseigné, on ne rapporte pas ce qu’il a dit mais la réponse du judaïsme et du monde à cet enseignement : une gifle.

Le procès romain, l’épisode le plus long du récit, est encore une confrontation entre Jésus d’un côté et Pilate et les juifs de l’autre. Barabbas devient un épisode secondaire, la femme de Pilate et les grands prêtres ont disparu. Pilate est du côté des juifs dont il semble attiser la haine par la double Présentation. C’est autour de la royauté réelle de Jésus que se fait le long échange, royauté qui exclut l’idolâtrie du culte impérial, royauté face à l’empire et sur l’empire. En affirmant que sa royauté n’est pas de ce monde, Jésus désigne l’origine et la nature de sa royauté, qu’il proclame sans discussion : elle vient d’en haut et consiste à rendre témoignage à la Vérité, c’est-à-dire à la réalité de Dieu. Jésus est la révélation définitive de Dieu .Les insignes de la royauté, couronne et manteau et non plus sur les » prophéties » sont seuls l’objet des moqueries et non plus les « prophéties ».

« Voici l’homme », au- delà de la dérision méprisante de Pilate, ne peut manquer d’évoquer les termes par lesquels Yahvé désignait à Samuel Saül, l’homme qu’il avait choisi pour être par l’onction la source de la royauté en Israël.

Vers le supplice Jésus porte seul sa croix, sans faiblesse, il n’a besoin de personne. L’écriteau « Jésus le Nazôréen, le roi des Juifs » suscite discussion et souligne par ses trois langues l’universelle royauté du crucifié. Jésus sur la croix organise une dernière fois ses disciples, son Eglise autour du « disciple qu’il aimait » et c’est avec le sentiment d’avoir accompli la mission du Père qu’il meurt. La mission de celui qui est venu dans le monde pour dévoiler le Père est achevée. Agneau pascal qui meurt au moment où commencent les sacrifices des agneaux pour la Pâques, le Christ oblige ceux qui l’ont condamné à regarder vers le haut ; ils sont rassemblés en regardant le trône de gloire qu’est la croix.

La mise au tombeau témoigne certes de la radicalité de l’incarnation : le Fils de Dieu, l’Envoyé de Dieu, le Logos incarné est mort ; loin du pathos et des symboles. Mais même dans sa mort sa dignité n’est pas atteinte ; le tombeau est neuf et on insiste sur la richesse royale de la quantité insolite de myrrhe et d’aloès : c’est un Roi qu’on met au sépulcre.

Un Christ en majesté

Jean a affirmé dès le prologue de son évangile l’identité de Jésus comme Fils de Dieu ; il fait refluer sur le Jésus d’avant Pâque tout la lumière issue de l’expérience pascale, de la méditation de la résurrection, de la présence du Ressuscité à son Eglise.

Il voit le Christ élevé comme un roi qui trône : déjà là il est « Seigneur et Roi » des siens. Pour les premiers chrétiens l’Ascension est considérée comme exaltation, en tant qu’intronisation royale de Jésus à la droite du père: il peut alors exercer sa Seigneurie en leur communiquant l’Esprit. Jean anticipe ces mêmes réalités au Calvaire: Jésus se manifeste Roi en rassemblant et en donnant le salut.

Par le père Joseph Fini.